Bonheur portatif

par Philippe Guerry


4 – Je suis un vieux chien sale accoudé à un comptoir branlant. La nuit me fait peur depuis que tu es revenu et je me saoule davantage pour être sûr de disparaître. Tu es revenu, j’ai entendu ta voix dans l’entrée et le sanglot immédiat de maman. De trop longues minutes d’effusions confuses où maman s’essorait contre toi en faisant des bulles avec des mots mouillés. Et tu es entré dans la cuisine et tu as d’abord regardé les murs, senti le sol et le plafond, touché l’air frit qui imprègne la tapisserie. Tes paupières mi-closes regardaient la partie basse du monde et tu me distinguais à peine entre la toile cirée et le buffet de formica. Ainsi c’est toi mon frère ? toi les murmures ? toi les menaces ? la honte qui suppure ? le mépris, la disgrâce ? je t’espérais plus petit (non : je ne t’espérais pas.) Mais tu es gigantesque. Tu es gigantesque. Tu tournes en silence dans la cuisine, maman folle à tes trousses pour ne pas te reperdre. L’air que tu déplaces semble reconnaissant, la lumière a changé, tu reviens et la maison t’obéit. Je suffoque parmi les meubles crasseux. Ainsi c’est toi mon frère ? les souvenirs de disputes ? les mots qui portent ? les claques qui partent ? les portent qui claquent ? Nulle trace, rien a bougé depuis. Tu dormiras ce soir dans ton lit, dans mon lit, c’est maman qui le dit, c’est tellement merveilleux que tu sois de retour. Tu souris davantage aux théières qu’à moi (à moi tu ne souris pas.) Tu touches du bout des doigts les poignées des tiroirs. Moi, je finis de disparaître dans un bistrot bancal.