Bonheur portatif

par Philippe Guerry


5 – Nous sommes venus chercher la bagarre. Nous nous pavanons sur le parvis avec beaucoup trop d’assurance. Nous rions fort et nous lâchons quelques rictus moqueurs en guise de cartes de visite. Quelques regards incivils nous parcourent. La promesse rapide d’une correction si nous persistons dans notre entreprise de défiance. Nous sommes venus pour cette tension bizarre, ce mélange de courroux et de crainte ravalés. Mais notre colère est une colère factice. Une colère de cinéma. Trois gaillards nous toisent et nous ne savons pas, à cet instant précis, s’il est encore bien prudent pour nous de répondre à leurs sollicitations. Quelques claques ne nous feraient sans doute pas trop de mal mais les gaillards n’ont probablement pas notre sens de la mesure. Leurs yeux s’avancent. Nous reculons. Nous retenons nos rires, nous n’esquissons pas le plus petit sourire avant d’être hors de leur portée. Piètre figuration mais nous sommes, comme toujours, contents de nous. On veut se frotter à la racaille, goûter quelques soupçons d’ivresse mais sitôt le plat servi, on regrette ses sucreries. Nous ne connaissons pas la rage des règlements de compte, des honneurs bafoués, des humiliations à effacer. Sitôt rentrés en ville, nous sifflons quelques vodkas au comptoir. Elles nous grisent d’un orgueil imbécile. Les vieux du café nous regardent et savent que nous finirons la nuit en vomissant sur nos pulls repassés. Le monde nous appartient plus qu’à eux mais eux au moins portent des vies à leur taille.