Bonheur portatif

par Philippe Guerry


6 – Ta vie tend vers l’inconnu sans jamais l’atteindre. L’agrégation de mathématiques. Le vieux lycée du centre-ville et son prestige d’époque, les collègues prévenants et cultivés, une équipe d’encadrement consciente de ses missions, compétente et réactive, les élèves dociles des classes préparatoires, des résultats remarqués, les félicitations annuelles de l’inspection et du rectorat, une bonne notation, un salaire confortable, des vacances et des rentrées à n’en plus finir. Vers le zéro, sans jamais l’atteindre. Les voyages organisés en Jordanie, les conférenciers qui t’emmerdent avec leurs caillous pourris. Les vieux profs retraités et leurs anecdotes qui leur bouffent la gueule dans des gloussements suffisants. La mort qui te sourit depuis le mur du fond. Le mur qui pèle, ses peintures plombées qui tombent par plaque sur le linoléum vert, ouvrant des brèches de salpètre et de plâtre ancien. Ta lente mais certaine désagrégation. Ta démission. Ta mère qui pleure son statut maternel, ton père qui te sermonne. Tes vieux copains à la rescousse, qui viennent pour t’engueuler. Tu fais une connerie, tu vas le regretter. Donne-toi le temps de réfléchir. Tu pousses la porte d’une auto-école et en quelques mois tu deviens chauffeur-routier. Tu roules des heures durant en écoutant la radio, tu pisses dans des bouteilles d’eau minérale que tu jettes sur l’autoroute. Vers l’infini, sans jamais l’atteindre.