Bonheur portatif

par Philippe Guerry


7 – Dans quelques jours j’aurai quarante ans. Plus la date approche et plus j’ai peur que s’efface le souvenir de Luce. Ou pire : que les traits de son visage se figent dans un instantané infidèle, qu’ils stationnent dans un coin trop accessible de ma mémoire et que le visage de cette autre Luce revienne me troubler pour un rien, que chaque évocation creuse davantage un sillon morbide.

Luce était morte mais son ombre dansait. On ne s’attend pas à voir une ombre danser sur le dos de sa morte. Elle me léguait cette part d’ombre, insolente et nue. Elle était morte le jour de mon anniversaire et m’empêchait désormais de décliner toute envie de festivités quand autour de moi tout me signalait que s’organisait la fête. Ma feinte surprise était nécessairement interprétée comme un trouble, toute ivresse lui était due, les petites traces de dépression portaient son empreinte, on associait son nom à mon regard perdu et l’on accompagnait mes silences d’autres silences plus profonds. Mon sourire rappelait son ombre et l’on me défendait de ne plus sourire. Je ne devais maintenant être triste que malheureux. Elle m’avait à sa botte, une fois vivante, une fois morte. Une fois méchante, une fois morte. J’avais été son homme, j’étais désormais son hommage, éternellement rendu.

Dans quelques jours j’aurai quarante ans. Déjà j’ai l’impression d’enjoliver son rire, de lui trouver un regard plus pénétrant, de l’auréoler d’une grâce superflue. Je n’aime et je ne déteste plus qu’une illusion et je redoute sa disparition.