Bonheur portatif

par Philippe Guerry


10 – Regarde, au loin, le baliseur officiel. Celui dont tu suis les traces. Celui qui a marché avant toi et qui a marqué son passage de petites encoches. Il te connait mieux que tu ne te connais. Il a vu tes premiers pas, son regard a précédé ton regard, il a soufflé où tu souffleras et il a craché où tu cracheras. Il connaît ton nord, ton ouest, il sait où tu iras et ce que tu verras. Tu ne me crois pas. Tu dis ne pas redouter le baliseur officiel. Tu crois encore tes pieds. Écoute-moi. Je ne te parle pas de le craindre, je te parle de le suivre. Il a parsemé son chemin d’écorces et d’écorchures. Écoute-moi. Le baliseur t’a plus d’une fois écarté des ravines et des éboulis, t’a plus d’une fois gardé des marais et des brandes, t’a plus d’une fois prévenu des raccourcis et empêché des culs-de-sac. C’est un père aguerri pour toi, le baliseur officiel. Il a choisi pour toi la bonne dénivelée. Écoute-moi, non, regarde plutôt ! regarde, au loin, le baliseur te fait signe ! Il t’a vu, il voit tes craintes et tes airs de défi, il a peur à son tour que tu le fuis, que tu le redoutes, que tu fasses un mauvais usage de ta liberté, que tu sortes du jalon. Il a compris, le voilà qui balise de plus belle. Il te marque les falaises, les gouffres, les résurgences turbides, il écorce de nouveaux troncs, pour toi. Tu ne le regardes même pas. Tes pieds font n’importe quoi. Écoute-moi. Si d’aventure tu chutes, ta chute au moins t’aura été signifiée, elle sera sur la carte, tu périras dans une combe, à l’aplomb d’une balise officielle.