Bonheur portatif

par Philippe Guerry


16 – Nous n’irons pas à Los Angeles, parce que cette ville n’existe pas. Tu me parlais de Los Angeles mais je sais maintenant qu’elle n’existe pas. Pourquoi m’as-tu dit qu’on irait là-bas ? J’y croyais, moi, à Los Angeles. J’y crois depuis que je suis petit. Je pensais même que c’était un pays.

On a traversé les plaines, le soleil passait entre nous, on le laissait s’installer derrière nous et ça nous faisait sourire. Tu me disais qu’avec mon sourire, j’aurai du succès à Los Angeles, et que j’allais accrocher des filles au rétro de l’auto. Je faisais semblant d’être un peu fier, sachant bien qu’à Los Angeles, nous n’aurions plus besoin d’auto parce que nous n’en bougerions plus.

Un matin tu m’as dit que Los Angeles n’existait plus. D’un doigt tremblant sur la carte, tu m’as désigné un vide, tu m’as dit « je ne comprends pas, Los Angeles a disparu. » Moi je ne sais pas pourquoi, j’ai entendu « un de nous deux est de trop dans cette ville » et j’ai compris que tu m’avais menti. J’ai décroché mon sourire du rétro. J’ai décroché l’espoir que l’on met dans les filles, la confiance qu’on installe entre nous et j’ai retraversé les plaines, te laissant seule avec le soleil.

Je sais maintenant qu’elle n’existe pas et qu’elle n’a peut-être jamais existé. Pourquoi m’as-tu dit qu’on irait là-bas ? J’y croyais, moi, à Los Angeles. J’y crois depuis que je suis petit. Je pensais même que c’était un pays.