Bonheur portatif

par Philippe Guerry


19 – Ce matin les enfants ne sont pas descendus. Ils nous ont appelé pour dire qu’ils ne descendront plus. Qu’ils ne supportent plus notre bruit. Ils ne négocieront pas le bruit. Nos bruits réguliers, notre vacarme sourd. Le soupir étouffé de notre amour. L’abandon du soleil, les bris, les déchirures. Le moteur pénible qui retourne le coeur. Nos premiers pas d’adultes, la crainte de la chute. Nos échecs, nos petits rires, secs. Le grésillement des doutes, la consistance qui fuit, la honte en goutte-à-goutte. Les amis en syncope, quelques mots inaudibles. Le bruit des machines qui ne cesseront plus, qui nous lavent, qui nous sèchent, nous abreuvent. Nous assèchent. Le craquements des parquets, le percement des murs, l’enfoncement des chevilles, l’effleurement des taloches. Les cris d’enfants, le feulement des proches. Les hoquets, haut-le-coeur, haut-parleurs. Les bruits de godasses, la neige qui tombe et fond, court sous les paillassons en hurlant de terreur. La nuit et le son creux des doubles-fonds nocturnes. Un enfant qui tape en morse sur une boîte cranienne, pour dire « écoutez-nous ! nous sommes à vos côtés dans la vie qui vous mêne. » Un chien qui jappe, une cloche d’école et le bruit écoeurant du café que l’on lappe. Notre vacarme sourd, la fatigue que l’on traîne dans des bruits de casseroles et nos bruits réguliers, insupportables et lourds. Ils ne négocieront pas le bruit.

Ça y est, nous sommes partis. Les enfants sont descendus. Nous allons loin du bruit. Et nous arriverons dans un silence tenace, menaçant à grand peine nos enfants bravaches.