21 – Je suis perdu dans le marché d’une grande ville de l’ouest. Des jeunes gens me voient et échangent entre eux de larges sourires moqueurs. Je ne sortirai pas sans leur aide. Je joue le jeu et tourne ostensiblement en rond afin de prolonger pour eux cette offrande touristique. Je suis à qui m’a vu le premier. Isaac m’a vu le premier. Il me trimballe chez tous ses parents présents sur le marché. Tous se payent de ma gêne. Une bonne tranche de rigolade pour chacun, les oncles, les cousins, les frères, les maris, un peu de mon regard abîmé. Je suis perdu davantage encore. Sur les étals familiaux, je laisse des morceaux d’écorce pour retrouver mon chemin. Mais je ne reviendrai jamais sur mes pas. Isaac lui-même est sans doute perdu mais il s’en amuse. Il me ballote. Il me bringuebale. Il me montre, m’exhibe, m’estime, me monnaye. Je suis à lui qui m’a vu le premier. Le premier de la liste longue de ceux qui m’ont vu également et veulent me trimballer également, me ballotter également, me bringuebaler également, chez les mêmes oncles, les mêmes cousins, les mêmes frères et les mêmes maris, sur les étals desquels sèchent mes morceaux d’écorce. Ce soir les étals se plieront et la place libérée des oncles et des cousins montrera ses dimensions modestes, coincée entre les murs des maisons boutiquières où officient frères et maris. Même ainsi exposé sur une place vide, je serai encore perdu dans une grande ville de l’ouest. J’habite une grande ville de l’est et les marchés n’y sont pas disposés pareil. Les travées y sont droites et les jeunes gens interdits. Aucun sourire n’écorche personne et on ne s’y perd qu’en suivant les regards, qui sont fuyants et montrent les étals.
