Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Là-bas, on parlait toujours de bonheur. Sans y croire. On s’évertuait piteusement à évoquer le bonheur. On disait : Si jamais on en sort, tu te rends compte. Ce n’était que des mots, tant de mots, tant de soirs, et pas d’autre avenir que des soirs tout pareils et des mots comme ceux-là, de misérables mots sans force, qui n’accrochaient rien, qui ne ramenaient rien avec eux. Rentrer dans le monde des vivants, dans le monde de tout le monde, ce serait une aventure inouïe. Il n’y avait pas de mots pour cette secousse énorme, cet éclatement de Jugement dernier…
Et maintenant, me voilà réinstallé dans le bonheur. Le bonheur n’est plus cette informe rêverie désespérée. Il a pris son contour précis, ses dimensions exactes. Le voilà présent, pesant, évident, un bonheur épanoui et gras. Qu’est-ce qu’il me faut de plus ? Me voilà réintroduit dans les dimanches, dans les familles, dans les digestions familiales. La Tante penche sur Picolo une tête plâtrée de tireuse de cartes. Un bonheur qui sent la vaseline et le vieux chien. Vais-je pas me plaindre ? C’est ça, le bonheur.

Georges Hyvernaud, La peau et les os