“Je n’ai jamais aimé les maisons, elles étaient trop grandes, trop récalcitrantes. Une maison, c’est exigeant, difficile. On doit apprendre à maîtriser une maison. Habiter, ça s’apprend. Je l’ai appris, mais ça ne me plaisait pas, je ne voulais pas habiter une maison. Nous nous disputions souvent à ce sujet, tu aimais habiter une grande maison. Je n’ai pas le temps d’habiter une maison, disais-je, d’ailleurs ça me fait peur ; toutes ces portes, ces pièces superflues, tous ces meubles inutiles, ces fenêtres inhospitalières. J’ai grandi dans un petit appartement. Mes parents habitaient un appartement neuf, moderne, car ils passaient leur temps à travailler. Quand ils ne travaillaient pas, ils devaient se reposer. Chauffage central, lino, lambris et concierge, ce sont les commodités qui vous permettent de ne pas réfléchir au fait d’habiter. On habite. On travaille. On se repose. J’étais heureux dans cet appartement, disais-je. Mais tu voulais habiter une maison. Et en effet ; j’ai dû couper du bois, abattre une cloison, en monter une autre, poncer le parquet, réparer une porte, changer une fenêtre, j’ai du peindre la maison. Je jardinais. Je déplaçais les meubles, la maison était grande, nous ne savions pas dans quelle pièce nous installer. Pendant ces années je n’ai pas écrit un mot. Ce qu’il me faut, disais-je, c’est quelques heures de calme, quelques jours successifs, sans projets ni agitation. Ce qu’il me faut, disais-je, c’est une petite chambre, voire un placard. Une petite pièce fraîche, dépouillée et tranquille où je pourrais écrire. Mais il n’y avait pas ce genre de pièce dans la maison.”
Tomas Espedal, Marcher (ou l’art de mener une vie déréglée et poétique)
