Bonheur portatif

par Philippe Guerry


J’ai eu peur. J’avais peur de grandir. Peur de devenir comme tout le monde. Peur d’accepter cette drôle de farce. Peur de passer à côté. Peur de la médiocrité. Et puis j’ai un peu voyagé. J’ai eu deux trois amis. J’ai lu deux trois livres. J’ai rencontré deux trois femmes. Je me suis dit que ça valait la peine. De jouer le jeu. D’accepter la farce. Alors je m’y suis mis. J’ai trouvé une place. J’y ai fait mon trou. J’ai aimé quelqu’un. J’ai eu un fils. Alors j’ai eu peur pour lui. Peur de demain. Peur de la mort. Des enculés d’en face. Ils sont forts, les enculés d’en face. Toujours plus forts. J’ai eu peur pour lui. Peur de ce qu’il allait devenir. Peur de ce que j’étais devenu. Maintenant peur de ce que je ne deviens pas. Et puis j’en ai marre d’avoir peur. Ça ne marche plus d’ailleurs. Je n’ai plus peur. J’en ai juste marre.

Thomas Vinau, La Part des nuages, Alma