Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Sur l’autre rive

Toi, tu es l’autre rive.

Je te regarde d’en face et ce matin je pense traverser.

Sur la rive d’en face, les branches noires des grands arbres nus se détachent sur un ciel sombre orangé. Le jour dévoile un fleuve gelé. Une couche de glace recouvre le cours d’eau. Une large route dans une allée de roseaux.

Ici le fleuve ne gèle pas chaque hiver. Ici, tout suit son cours, impassible. Nous nous laissons porter par le courant. Nous remontons chaque jour le lit d’un fleuve impotent et nous ne savons plus qui, de lui ou nous, borde l’autre.

J’arpente la berge depuis des années. Je connais par cœur les jalons de la route, les piles de l’ancien pont cramponnées dans le lierre, les moulages de béton des tables de pique-nique, la station de pompage en forme de soucoupe. Je me suis pris les pieds dans toutes les racines, j’ai du cracher sur toutes les souches. L’empreinte de mes pas est figée dans la boue et si je veux me perdre, je dois marcher à genoux.

Je rêve souvent du gonflement soudain du fleuve, d’un brusque débord, d’un courant puissant qui me soulèverait. J’imagine des rives battues et reconstruites. J’imagine un nouvel entrelacs de bras labyrinthiques où je dériverais au cœur d’îlots inconnus. Un fleuve qui s’élargit, une terre que je quitte. Un nouvel océan, une nouvelle route. De nouvelles côtes, un échouage lointain.

J’entends le grondement sourd d’une autre ville. Une ville couvrant une large vallée, ouvrant sur une large baie, cachée dans un repli du monde comme un méandre de mémoire commune.

Une ville aux milliers de maisons basses, couvertes de tôles colorées, aux façades de bois et de briques, aux petites portes fermées, aux fenêtres et volets mi-clos.

Une ville d’entrepôts et de grumes. Une ville de grues et de quais. Une ville d’écorces rouges laissées par des rouleaux d’écume.

Une ville aux rues dessinées sur la maille mille fois ramendée de longs filets de brume.

Une ville qui me nettoie les yeux, où je me sens plus aventureux, où tout pas est une errance, où toute ressemblance est une chose nouvelle. Une ville dont j’absorbe lentement les secrets.

Une ville où coule dans les rigoles des filets de lumière crue.

Rien de plus grand, de l’autre côté de la mer, que cette ville.

Nous rêvons tous d’une autre rive. D’un autre chemin parallèle. D’une vie plus vive que nous atteindrions en bravant seulement le gel.

Je n’ai jamais su quoi faire d’une maison. Je n’ai jamais compris le jardin comme horizon.

Je frotte mes pieds dans l’herbe humide. L’air est léger, gris et piquant. J’expire lentement en abaissant le nez pour ne pas réchauffer le fleuve de mon souffle. Mon cœur palpite plus qu’à l’accoutumée. Ce matin le froid vif et le fleuve gelé donnent à ma promenade une tournure incertaine, lumineuse et fragile.

Je jette des cailloux sur la surface inerte de l’eau. Les pierres glissent et forment sur son dos quelques points à relier, la trace d’une découpe, l’amorce d’un sentier. Je tends d’un bord à l’autre un fil invisible.

Je marche sur une fine ligne d’eau. J’entends les minuscules crépitations du gel.

L’équilibre ou la rupture,
le tumulte ou le murmure,
le neuf ou le familier,
le temps que l’on traverse,
est oublié.

PG
ci-dessus le texte du catalogue de l’exposition De l’autre côté de la mer, Porto-Nagasaki, images communes, de mon ami João Garcia, présentée du 7 janvier au 27 février au Carré Amelot à La Rochelle.