Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Sanglier aux noix

(recette pour 4 grandes gueules peureuses)

Entendre dans la cuisine une voix gronder.
La regarder jeter sur la table une sentence lourde comme un gros gibier.
Craindre le poids des mots,
le sang qui va couler.
S’inquiéter des traces qu’elle va laisser,
de la terre sale qu’elle a remuée.
Tendre une main fébrile vers la bête allongée.
S’attendre au piquant des poils d’un sanglier.
Chercher l’échine et ne pas la trouver.
Sentir ses doigts rouler sur le grège grossier d’un gros sac de noix.
Rire de sa méprise.
Moquer son effroi.
Éventrer au couteau la masse inoffensive.
Broyer dans ses poings nus les coquilles de noix.
Balayer les brisures de grands gestes des bras.
Retrouver sous la table son mince filet de voix.