
Numériser. Accepter la numérisation. Enregistrer. Je fais face à la vie de mon père. Entre nous un écran. Nous préparons les noces d’or. Nous préparons les surprises. Le diaporama qui sera montré aux invités. Créer
une sélection personnalisée. Des instantanés de jeunesse fixés sur de
vieilles photos jaunies. Une vie qui s’extirpe des boites à chaussures
et bombe un torse parcheminé. Améliorer les couleurs. Ma mère en taille
de guêpe et en jupe à volants, couchée dans l’herbe, un sourire de
malice. Mon père conquérant sur une moto qu’il enfourche crânement. Ils
se marièrent et eurent beaucoup d’enfants. Numériser. Trois enfants.
Accepter la numérisation. Retourner dans la boîte à chaussures. La vie
fait face. Le fil du scanner lui brûle les yeux. Le soleil lui chauffe
le dos. Ajuster les images à la fenêtre. Mon père n’a pas de photos
d’enfance. Sa guerre d’Algérie est une succession de clichés joyeux. Il
fume sur toutes les photos mais nulle part il ne souffle dans son
saxophone, nulle part il ne joue du violon. Effacer la mémoire de
sélection. Pas de photos non plus de ses exploits cyclistes. Augmenter
la netteté. Le saxophone, le violon, le vélo, la guerre comme un séjour
de vacances. Convertir en niveau de gris. Une enfant. Supprimer les yeux
rouges. Une deuxième. Numériser. Accepter la numérisation. Tardivement,
le troisième. La place qui manque. Recadrer les bordures. La menuiserie
qu’il quitte pour l’usine. Les trois huit en mobylette. Conserver les
proportions. Arrivée pendant le repas du soir. Le baiser froid du dehors
sur nos joues chaudes de purée Mousline. Régler les contrastes. La
caravane qu’on attelle à l’aube. Rotation à gauche. Les clignotants que
l’on teste. Rotation à droite. Pique-nique sur une aire de repos. Le
auvent à monter. Numériser. La Bourboule, 1972. Benidorm, 1978.
Argentat, 1980 et les suivantes. Accepter la numérisation. Une volière
dans le fond du jardin. Une colombe que je laisse échapper. Ajouter une
zone de texte. Elle est sortie toute seule, un mensonge. Miroir
vertical. Un moineau qu’il piège avec du pain pour me faire plaisir. Il
s’est échappé, un mensonge. Zoom. Je distingue les morsures de nos dents
de lait. Je distingue la foulure de nos pieds d’enfants. Les
lacérations irritantes de nos adolescences. Zoom. Le souffle triomphant
de nos vies d’adultes. Des enfants qui cuisinent en cachette des
souvenirs de noces d’or. Augmenter le nombre de couleurs. Enregistrer.
Lancer le diaporama.
(précédemment publié)
