Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Au sortir de la boîte, nous longeons les trois quais. Tu es
belle et triste et ton sourire accroche tristement ton col de fourrure.
Je cours à tes côtés, à gauche à droite, comme un chien fou qui attend
que l’occupe ce maître irrésistible. Sourire triste impassible. Dans la
boîte, l’autre n’a même pas vu que tu étais partie. Ce matin sur le port
tu décides que tu peux le quitter.

« Ecoute, m’expliques-tu gentiment, voici ce que nous allons faire :
je vais aller attendre dans la voiture que tu vois là-bas sur le quai ;
tu vas aller t’asseoir sur la terrasse de ce café qui ouvre.

Voiture café terrasse, compris.

– Si la première personne qui pousse la porte du café pour y entrer
est une femme, je démarre la voiture et nous faisons notre vie ensemble.
Si c’est un homme, je pars et tu ne me reverras plus. »

Je ne comprends pas tout : qui part ? qui joue ? quand est-ce qu’on commence ?

J’attends en terrasse et toi dans ton coupé. J’assimile peu à peu les
règles du jeu. Un boulanger s’avance. Il s’arrête à la porte, ton
sourire s’est figé, je l’ai deviné, tu veux vraiment le quitter. Part du
seuil le boulanger. Des noctambules hésitent. Passent. D’autres.
Passent. Une fille inattendue pousse la lourde porte. Tu tournes la clé
du coupé, tu vas quitter la ville, partir à l’étranger avec un étranger.
Ton sourire pareil à la lune. Ta vie ne lui appartient plus. Tu
ralentis devant la terrasse, tu attends que s’engouffre le chien fou qui
part avec toi pour l’Italie.

Et comme il tarde, tes yeux apeurés le cherche sur la terrasse vide.

(précédemment publié)