Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Des vies qui comptent

Il y a les vies artificielles. Les vies qui vont sans dévier. Les vies
coincées dans l’évier. Les vies qui ne pensent qu’à la fuite. Les vies
qui attendent la suite. Les vies posées sur les rayonnages. Les vies qui
font plus que leur âge. Les vies qui perdent ce qu’elles gagnent. Les
vies dans l’ombre des montagnes. Les vies qui ne vivent que l’hiver. Les
vies qu’on jette à la mer. Les vies dans des canots de survie. Les
vies qui manquent d’appétit. Les vies qui défilent pour rien. Les vies
qui envient les voisins. Les vies coulées dans le béton. Les vies
couvertes de moucherons. Les vies lentes à démarrer. Les vies
impossibles à rattraper. Les vies toujours en retard. Les vies qui
endorment le soir. Les vies qui tombent de sommeil. Les vies qu’on
chausse au réveil. Les vies comme un long monologue. Les vies choisies
sur catalogue. Les vies faites pour s’asseoir dessus. Les vies à se
sentir le cul. Les vies qui mentent et qui respirent. Les vies sans
souffle ni soupir. Les vies comme des rengaines. Les vies avec une drôle
de dégaine. Les vies sans couplet ni refrain. Les vies sans allure et
sans frein. Les vies qui ne tiennent pas la route. Les vies taillées
pour la déroute. Les vies à lire des horaires. Les vies courant après
des courants d’air. Les vies prenant demain pour hier. Les vies qui ne
laissent pas de traces. Les vies bouffées par les limaces. Les vies
bouffées par les termites. Les vies à se mesurer la bite. Les vies qui
se trouvent trop petites. Les vies qui n’ont pas d’intérêt. Les vies à
rembourser les prêts. Les vies qui négocient les virages. Les vies
d’idiot du village. Les vies qui ont des points de côtés. Les vies à ne
pas répéter. Les vies collées à un dentier. Les vies mordant la
poussière. Les vies sans prendre la lumière. Les vies à lorgner les
beaux morceaux. Les vies à cracher les noyaux. Les vies prises dans les
filets. Les vies réduites aux acquêts. Les vies en lot promotionnel. Les
vies en zones industrielles. Les vies qui surnagent en grande surface.
Les vies devant lesquelles il faut faire face. Les vies sans vis-à-vis
et sans visage. Les vies qui tombent dans le potage. Les vies qu’on
lape comme une soupe. Les vies grossies à la loupe. Les vies qui
servent d’expérience. Les vies conçues avant qu’elles commencent. Les
vies conformes à la législation. Les vies en cours d’instruction. Les
vies à partager les torts. Les vies à la place du mort.

(précédemment publié)