Bonheur portatif

par Philippe Guerry


   – L’argent, ça pue toujours l’argent, répliqua-t-il. La vraie vie c’est la littérature, la poésie, les poètes. Quel plaisir matériel peut rivaliser avec ceux de l’esprit ? Un poème peut faire rire, pleurer, c’est ça qui est merveilleux. Écoutez, un jeune poète a composé un poème d’un mot, vous entendez, un seul mot. Ça s’appelle La Vie, et le texte est : “Filet.” Qu’est-ce que vous en dites ? Extraordinaire, non ? Lequel d’entre vous ne vit pas dans un filet ?
   Un silence soudain s’abattit sur le pont. On se regardait avec des visages inexpressifs.
   Alors Yin s’échauffa.
   – Je te propose un pendant à ton poème. Le titre reste le même, c’est encore un poème d’un mot…
   Tous les regards se fixèrent sur lui pendant qu’il articulait tranquillement :
   – Rêve.
   – Bravo, bravo !
   On l’acclama pour son talent. Quelques amateurs de littérature, Bai à leur tête, l’entourèrent pour échanger leurs points de vue sur la poésie moderne.

Chi Li, Triste vie, Actes Sud, 1998