Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Sumac aujourd’hui

Aujourd’hui, je croise “sumac” dans Goat Mountain de David Vann, traduit par Laura Derajinski. Au gré de mon éreintante avancée dans la boue familiale et forestière du roman de Vann, je le croise une première fois : “je trébuchai et m’affalai dans le sumac, une malédiction grasse qui allait boursoufler mon visage, mon cou et mes bras d’ici un jour, mais je m’en fichais.” ; une deuxième fois : “un bosquet de sumac si touffu (…) un vert brillant et cireux, les bords rougissant, comme si la plante s’était empoisonnée elle-même, pourrissant et mourant sans cesse de sécréter davantage de poison.” ; une troisième fois : “À l’endroit où l’on coupe la forêt poussent toujours les plantes les plus vicieuses, chacune luttant pour étouffer les autres. Chardons et orties, chêne vert et sumac, bardane, aiguilles et épines.” ; une quatrième : “Le sumac provoquant des boutons sur ma peau comme une autre peste.” ; une cinquième, allons-y : “Les marques du sumac sur mon ventre et mes parties génitales lorsque j’urinais. Tout ce que vous touchiez devenait la propriété du sumac.” ; et encore cette dernière, parmi tellement d’autres : “Les piqûres du sumac se répandant partout sur moi, une peste.
Bref, je découvre en cours de lecture l’existence d’une plante qui pique, gratte, déchire, lacère, démange, irrite, purule, suinte et brûle, un végétal sympathique en diable, et force m’est d’admettre que je n’ai jusqu’alors jamais entendu parler du sumac, que le narrateur de onze ans semble pourtant tresser en chapeau et manger en salade, et dont il observe la suppurante expansion sur son corps avec un sang-froid de pompier bouddhiste.
À chaque occurrence du mot, je le sens, s’ajoute aux diverses et retorses formes de démangeaisons décrites, une touche supplémentaire, subtile, de vexation.