Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Épilobe aujourd’hui

Aujourd’hui, je croise “épilobe” dès les premières lignes de La casse de Pierre Bergounioux (c’est l’histoire de Pierre Bergounioux qui va acheter de la ferraille) :
je me hâte de regagner la lande, qui proclame sans phrase l’essence de notre condition : un inutile et bref intermède d’individuation entre deux éternités de néant. Je m’arrête juste avant, sur la frange disputée où l’épilobe et le sureau poussent dans des voitures un peu anciennes.”
Il est tout-à-fait naturel de trouver des épilobes dans les Bergounioux. Tout comme il est naturel d’y trouver des “excoriations”, des “inermes” et des “frette” (et des “échines” comme il se doit). Avec ces cépages peu communs, secs mais à la fois gourmands, pointus tout en restant ronds, ses notes suaves et arides, ces attaques et rappels francs et subtils, les Bergounioux assurent de très longs développements en bouche, riches, puissamment charpentés, témoins de la maîtrise exigeante mais discrète d’un savoir-faire artisanal sans artifice et sans concession, et ce juste en allant acheter de la ferraille. L’épilobe de Bergounioux s’apprécie idéalement chambré et il accompagne parfaitement une lecture nocturne à voix basse, murmurée in petto dans un silence domestique, quand toute la maisonnée dort paisiblement.