Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Blutée aujourd’hui

Aujourd’hui, je croise “blutée” dans le très bel Echappée d’Agnès Dargent :
Dans le poudroiement du jour nous longeons des prairies spongieuses, l’indolence des animaux couchés, les ombres des bouquets de frênes, la lumière dessous, doucement blutée.
Quelle agréable surprise que ce blutée. Tout roule avec harmonie dans les récits cyclistes d’Agnès Dargent, on pédale sans effort, le paysage lexical se déploie avec générosité et richesse, avec simplicité, sans ostentation ; on rencontre ici un “entrelacs”, ici un “baguenauder”, un “verdurines” nous salue au passage, quand là, sous les frênes, comme un jeune cerf timide, ce blutée inattendu. On n’est pas vraiment sûr de l’avoir lu. On doute un instant, on y revient, il est toujours là et nous toise avec davantage de hardiesse. Blu-tée. J’ai songé une bonne partie de ma nuit sans sommeil à l’éventualité d’une coquille, j’ai pensé qu’il s’agissait peut-être en réalité de bleutée, qui – relisez la citation – pouvait sans dommage faire l’affaire. Mais une coquille dans la réédition d’un ouvrage à Haute Teneur Garantie en Lettres françaises, avec des “méplats”, des “moire” et des “glutineuse”, paru chez Cheyne Éditeur, cela provoque – comment on appelle cela déjà ? – un truc cognitif… un télescopage… une dissonance ! c’est ça, une dissonance cognitive : je bute sur blutée mais ne peux admettre la coquille chez Cheyne. Dissonance, insomnie…
Finalement, je découvre le beau sens de blutée. Bluter, c’est filtrer les poudres. Brasser de l’air, dans un blutoir, pour filtrer les poudres et séparer, au sens propre, le bon grain de l’ivraie. Blutée semble venir de ce monde rêvé où existe, à l’écart de notre tumultueuse cacophonie, des champs lexicaux paisibles où le soleil se montre en farine semi-complète, où la lumière repose sur des grains de poussière qui volettent en silence pour qu’elle dorme longtemps.