Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Callitriche aujourd’hui

Aujourd’hui, je croise “callitriche” dans L’Enchantement de la rivière de Philippe Nicolas, collection Petite philosophie du voyage de Transboréal :
La callitriche verdoyante qui oscille au gré du courant offre à cette structure sociale cohésive un abri sûr si Trutta fario, un martin-pêcheur ou un héron venait à montrer le bout de son nez ou de son bec.” (notez que j’aurais pu relever ce “cohésive”, plutôt jargonnant parmi cet assemblage animalier d’écailles et de plumes.)
Note après note, ces callitriches, ces épilobes ou ces phryganes m’intiment inévitablement de faire montre d’un peu d’humilité. Je suis un pauvre ignare urbain, qui ne comprend rien des termes de cette littérature naturaliste.
Je suis un petit bobo de marché de centre-ville, qui mâche sa
callitriche en la prenant pour de la feuille de chêne, ses myriophylles pour du chou romanesco. Je suis un petit
lecteur au fil de l’eau, dont les trop courtes cuissardes
intellectuelles s’emplissent à toute vitesse de tombereaux d’algues
vertes indifférenciées. Mais enfin ! sauf évidemment le pêcheur à la mouche, sauf évidemment le garde-pêche assermenté, sauf évidemment le professeur de S.V.T., sauf évidemment l’herboriste patenté, sauf évidemment le conservateur de musée, sauf évidemment le loueur de canoës, sauf évidemment l’érudit local égaré, sauf évidemment le cruciverbiste affuté, sauf évidemment le lexicographe enragé, sauf peut-être enfin l’écrivain-voyageur et poète français, qui parle encore aujourd’hui la langue des eaux et forêts ?