Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Mânes aujourd’hui

Aujourd’hui, je croise “mânes” dans une note du blog La Vie est quotidienne d’Alain Giorgetti :
Je déteste qu’il fasse ainsi beau, trop beau en ce 11 de novembre
dont la structure n’appelle rien mieux que des fraîcheurs logiques et
des brumes esthétiques, tout autant que les mânes d’une soldatesque
bleuie jusqu’à la poussière…

Je ne pourrais pas dire que mânes m’était inconnu mais dirais-je de mânes que je le connaissais vraiment ? Mânes, c’est ce visage avenant cependant un peu triste que je croise au marché depuis bien longtemps. Un port un peu chic mais un peu fatigué. On ne fréquente pas les mêmes boutiques, mais on se croise, on se reconnaît, on se salue timidement. Nos coups d’œil en biais trahissent une curiosité réciproque, mais une certaine réserve nous retient de nous parler. Je ne sais rien de ce que mânes fait. Et un jour, une circonstance impromptue, l’invitation sans calcul d’un ami commun, nous rassemble subrepticement autour d’une même table de café. La glace rompt, enfin nous nous parlons. Mânes m’apprend qu’il travaille à l’âme des morts. Drôle d’emploi.
Le café est fini, mânes s’éloigne. Nous ne serons pas ami, non, trop de tristesse. Il ne sera jamais du premier cercle mais, désormais, nous nous saluerons plus franchement.
Mânes me rappelle en tout point limbes, que j’ai connu quand j’étais étudiant et dont je n’ai jamais pris de nouvelles. Même port un peu chic, même fatigue, même curiosité réservée. Même trop de tristesse. Limbes aussi travaillait dans l’âme des morts. Il doit y être encore. Décidément.
Porter le deuil donne des airs de mystère et fait de vous quelqu’un d’intimidant. On ne vous envie pas pour autant.