J’avais un copain Laurent et j’avais un copain Ballu et nous allions sauter ensemble les bosses du parc de la ville sur nos bicross. Las, en arrivant, les bosses étaient accaparées par d’autres que nous, bien meilleurs et bien plus téméraires que nous, et nous passâmes finalement l’après-midi à les regarder de loin réaliser sur leurs BMX argentés des bonds démesurés par-delà les monticules. Nous n’osâmes à aucun moment nous aligner. Nous savions les faibles sauts dont nous étions capables et nous redoutions tant la chute que l’opprobre. Ce fut bientôt l’heure pour nous de nous en retourner, puis ce fut rapidement l’heure de tout abandonner. Persévérer n’était pas dans notre nature.
Plus tard, j’ai eu un copain David. Pas un grand copain, un copain. Il avait la quarantaine, il était père de famille, il travaillait dans un prestigieux centre de recherches et m’apprit comme une chose évidente qu’il continuait tous les samedis à virevolter en BMX sur divers éléments de mobilier urbain. Qu’il se cassait encore fréquemment le poignet. Sur un petit vélo, à quarante ans passés.
En l’entendant, me sont revenus les bosses du parc et les sauts, les cadors bondissants et nous, penauds. Notre peur de nous aligner, notre peur à l’idée même d’essayer. Ce qui fait qu’on arrête, ce qui fait qu’on va continuer. Le risque qu’il nous faut affronter, la part d’échecs qu’on est prêt à endosser.
Laurent et Ballu, je ne les vois plus. David, on s’est un peu perdu de vue. Mais je rencontre encore souvent cette autre vieille copine, ma peur d’échouer. Nous restons parfois ensemble au pied de petits monticules, craignant de ne pas décoller, redoutant tant la chute que l’opprobre. À quarante ans passés.
Je réfléchis à l’idée qu’il me faudrait de temps en temps ne pas craindre de me casser le poignet.
Second portrait de la série “C’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas”, à retrouver chaque mois sur le site de référence Gravillon.net
