On installe sur nos vélos comme dans nos vies de tout petits
compteurs que l’on regarde tourner à mesure que l’on progresse. Et si la
vie s’estime en allure moyenne, il est de certains jours comme des
pointes de vitesse, où l’air décoiffe plus intensément. Qu’importe, ces
jours-là, le nombre des pas effectués, le jour compte seulement pour ce
qu’il a permis de pas de côté.
J’ai longtemps cultivé avec Louis, et avec une sincère connivence, ce
goût du léger décalage, de la distorsion du quotidien. Pour Louis la
vie semble un jeu, pleine de compteurs à relever : entre autres
fantaisies, il tient depuis que je le connais la liste précise de tous
ses déplacements, qu’il consigne dans de petits carnets. Il garde la
trace de tous les endroits où il a un jour posé le pied et relie tous
ces points avec allégresse en échafaudant de grandes théories sur la
façon dont nous tissons des archipels. C’est un métier, géographe.
Louis a souvent usé de bicyclettes dans son appréhension de l’espace,
pour mieux court-circuiter certaines de nos évidences, quant à la
meilleure façon de nous déplacer, quant à l’endroit le meilleur pour
travailler, quant au temps et aux lieux que la machine peut
démultiplier. Nous avions en permanence dans le bureau que nous
partagions un ou deux vélos de fonction. Louis maîtrisait à la
quasi-seconde le temps qui lui était nécessaire pour rejoindre le
dernier train du soir qui le ramènerait chez lui et je l’ai vu souvent
expédier de tardifs rendez-vous avec ses étudiants en criant quelque
dernière consigne depuis sa bécane, tandis qu’il entamait sa course à
même le couloir. De mémoire, je n’ai jamais su qu’il ait jamais raté son
train.
Je l’ai vu récemment, Louis cultive toujours cet art conjoint du
contre-pied et du contre-la-montre. Il faut pouvoir le suivre, d’autant
qu’il est grand, mais peu m’importe alors l’ampleur des pas effectués,
puisqu’il s’agit pour l’essentiel de pas de côté.
Quatrième portrait de la série “C’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas”, à retrouver chaque mois sur le site de référence Gravillon.net
