Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Perec perce le crêpe

Trente ans que la littérature française s’écrit en se passant de ses lettres. Piètre prouesse. Il est temps de s’ouvrir à un Perec potentiel…

Vous aviez ce projet de ne jamais écrire deux livres semblables. Pourtant, depuis trente ans, on ne lit de vous que des textes posthumes, c’est assez frustrant…
« Moi, je suis toujours frappé à quel point les activités humaines aboutissent presque toujours à une production écrite. Un de mes fantasmes concerne des sociétés sans histoire : à la limite, elles n’auraient pas besoin de langage parce qu’elles n’ont pas besoin de conserver. Nous vivons dans un monde qui est hanté par sa propre disparition, qui passe donc son temps à accumuler les preuves de notre existence. Pensons aux systèmes d’archives, aux bibliothèques, qui sont toute la mémoire du monde, comme a dit Resnais. Pour gagner ma vie, j’ai travaillé un peu dans la documentation scientifique : tout ce qu’on accumule pour accumuler ! Il existe une sorte de bureaucratie de la conserve, de la mise en conserve des événements. C’est d’une inutilité colossale. Avec cette idée que derrière tout ça se cache le mode d’emploi ! Moi, je pense qu’on ne l’a pas, le mode d’emploi. Mais c’est assez difficile, par contre, de penser longtemps à un type de société qui ne garderait pas de traces, qui n’aurait donc pas d’archives, pas de mémoire, pas d’écriture. C’est en même temps avec cette frayeur de ne pas laisser de traces qu’on écrit !

Pour vos lecteurs, il ne s’agit pas tant d’accumuler vos textes que de pouvoir enfin compléter votre œuvre. On a ce sentiment d’être face à un puzzle et de constater qu’il nous manque des pièces…
(rires) « J’ai acheté un puzzle de plus de mille pièces, que nous avons mis, à plusieurs, des mois à recomposer. Il représentait le port de La Rochelle. J’ai dit à un ami : « On pourrait passer sa vie à faire des puzzles… »

Et de ce puzzle, vous avez tiré La Vie mode d’emploi… Vous comprendrez d’autant mieux que l’on puisse regretter cette vacance, ce travail inachevé…
« Je travaille quand je veux et en fait je travaille beaucoup. Je n’ai pas besoin de vacances. Je comprends très bien que les gens aient besoin de vacances, mais pourquoi leur donner un mois par an ? ça me semble peu logique. Je trouve curieux ce partage ; il y a onze mois pour le travail et un mois pour les vacances, c’est stupide ! Pourquoi ne s’arrête-t-on pas dix jours tous les deux mois ? C’est tellement plus simple d’arrêter tous en même temps, mais enfin on aboutit au fait que les vacances ne sont pas des vacances. Moi, j’adore l’île d’Oléron, l’île de Ré, mais on ne peut pas y aller au mois d’août, ce n’est pas possible ! Et pourquoi ? C’est vraiment une des questions que je me pose, pourquoi ? D’où vient cette malignité qui fait que l’homme a transformé en supplice ce qui devrait être une source de bonheur ?

Paul Virilio, avec lequel vous avez fondé la revue Cause commune, a décrit cette contraction du temps et de l’espace de nos sociétés. On espérerait forcément le contrepoint facétieux de votre regard sur ces analyses…
« Les raz-de-marée, les éruptions volcaniques, les tours qui s’écroulent, les incendies de forêts, les tunnels qui s’effondrent, Publicis qui brûle et Aranda qui parle ! Horrible ! Terrible ! Monstrueux ! Scandaleux ! Mais où est le scandale ? Le vrai scandale ? Le journal nous a-t-il dit autre chose que : soyez rassurés, vous voyez bien que la vie existe, avec ses hauts et ses bas, vous voyez bien qu’il se passe des choses. Les journaux parlent de tout, sauf du journalier. Les journaux m’ennuient, ils ne m’apprennent rien ; ce qu’ils racontent ne me concerne pas, ne m’interroge pas et ne répond pas davantage aux questions que je pose ou que je voudrais poser. Ce qui se passe vraiment, ce que nous vivons, le reste, tout le reste, où est-il ? Ce qui se passe chaque jour et qui revient chaque jour, le banal, le quotidien, l’évident, le commun, l’ordinaire, l’infra-ordinaire, le bruit de fond, l’habituel, comment en rendre compte, comment l’interroger, comment le décrire ? Interroger l’habituel. Mais justement, nous y sommes habitués. Nous ne l’interrogeons pas, il ne nous interroge pas, il semble ne pas faire problème, nous le vivons sans y penser, comme s’il ne véhiculait ni question ni réponse, comme s’il n’était porteur d’aucune information. Ce n’est même plus du conditionnement, c’est de l’anesthésie. Nous dormons notre vie d’un sommeil sans rêves. Mais où est-elle, notre vie ? Où est notre corps ? Où est notre espace ?

Il devient surtout nécessaire d’inventer des solutions pour trouver du sens dans cet excès d’informations. Cet entretien, par exemple, est un collage de déclarations faites dans d’autres contextes. Vous-même, vous avez toujours usé de l’intertextualité comme procédé d’écriture, et en termes d’invention, vous auriez eu beaucoup à nous dire…
« Je ne sais pas très bien, mais il me semble que depuis un certain temps déjà, depuis les surréalistes en fait, on s’achemine vers un art qu’on pourrait dire « citationnel », et qui permet un certain progrès puisqu’on prend comme point de départ ce qui était un aboutissement chez les prédécesseurs. C’est un procédé qui me séduit beaucoup, avec lequel j’ai envie de jouer. En tout cas, cela m’a beaucoup aidé ; à un certain moment, j’étais complètement perdu et le fait de choisir un modèle de cette sorte, d’introduire dans mon sujet comme des greffons, m’a permis de m’en sortir. Le collage, pour moi, c’est comme un schème, une promesse et une condition de la découverte.

Cette part d’expérimentation et de découverte, n’est-ce pas précisément ce qui doit nous rester de vous ?
« Je suis un écrivain heureux. Ce plaisir m’a été donné après un travail de vingt ans. Tout écrivain, un jour ou l’autre, doit parvenir à ne faire qu’écrire et organiser sa vie pour en faire une activité principale. Je fais vivre des gens avec mes livres : des grossistes, des imprimeurs, des diffuseurs, des libraires ; je n’ai donc aucune raison de me sentir exclu de la société de production. Je suis un marchand d’images verbales, de rêves, et je resterai naturellement et pour toujours un marginal, un être différent par rapport aux types de productions bureaucratiques. »

Propos cueillis par Philippe Guerry

Les réponses de Georges Perec sont extraites de :
Perec, entretiens et conférences, 1 & 2, édition critique établie par D. Bertelli et M. Ribière, Joseph K., 2003
et « Approches de quoi ? », de Georges Perec, publié dans Cause commune n° 5, février 1973.

Interview fictive et posthume de Georges Perec, publiée dans le magazine Expressions, novembre 2011