Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Inanes aujourd’hui

Aujourd’hui, je croise “inanes” dans une explication de texte tirée par les cheveux de Claude Askolovitch dans Slate :

Dans sa sortie contre le jeune militant, Macron s’emportait aussi contre des arguments qu’il trouve inanes, simplistes et vains.

Inanes, évidemment, retient l’œil et prend le dessus sur l’argumentaire passablement inutile d’Askolovitch.
Il y a une apparence de familiarité qui m’échappe
dans cet inane.

Je cherche la coquille dont il serait extrait. Je cherche inepte, je cherche inapte mais ça ne colle pas. Le dictionnaire confirme cependant bien l’existence d’inane et précise son sens : “sans valeur, sans intérêt, vide”.
Rencontrer ainsi ce mot que je suis absolument sûr de n’avoir jamais croisé auparavant me renvoie à ces jeux fantasmatiques que l’on aime s’inventer, comme par exemple imaginer que votre vie n’est depuis son origine qu’une immense mise en scène, que votre famille, vos amis ne sont que des acteurs et que tout ce que vous pensez avoir pleinement vécu est en réalité totalement écrit (où l’on vous invite à revoir The Truman Show.)
Dans le cas d’inane, il s’agit plutôt de cette autre peur de découvrir un jour, de manière fortuite, que l’on aurait vécu jusqu’à lors dans l’ignorance la plus totale d’un fait qui par ailleurs paraît d’une évidence absolue aux yeux de la terre entière. Quelque chose que non seulement vous n’auriez jamais su, que vous auriez été en outre le seul à n’avoir jamais su et dont la brusque révélation, bouleversante pour vous, semble parfaitement sans objet pour les autres. Inane, de manière furtive, m’a fait cet effet-là. L’impression en a
été

toutefois rapidement dissipée, car remplacée, par un jeu bienvenu de sonorités proches, par le souvenir de cette chanson que j’ai un temps écouté en boucle, Inaniel de Devendra Banhart (je me souviens notamment de mon contentement à avoir retrouvé cette chanson sans m’y attendre dans le film Eldorado de Bouli Lanners) :

Et voilà où me mène inane

: de Macron à Bouli Lanners. Il est peut-être vain, sans valeur et sans intérêt cet inane, mais je le remercie vraiment de m’avoir sorti de ce traquenard éditorial.