Aujourd’hui, j’ai croisé bollard et organeau en discutant avec une architecte. Bollard et organeau sont des proches de bitte et de cabestan. J’entends au passage que les architectes les rangent dans la catégorie “mobilier portuaire”. On les trouvera sans doute bientôt chez Ikéa, sous forme d’origami cartonné.
L’organeau amarre les bateaux et fait choir les vélos.
J’ai à raconter sur ce sujet une histoire personnelle avec un organeau. Tout est vrai.
Nous étions en mars, j’étais étudiant en géographie et je quittais à 10 heures mon cours de cartographie à l’ouest de la ville, pour rejoindre à vélo la bibliothèque universitaire, au sud, où j’occupais un poste. De l’ouest au sud, juste le bassin du vieux port à contourner, ce qui se fait vite à vélo. Je remontais donc le quai de carénage et pour éviter les gros pavés qui m’auraient fait tressauter, je collais au plus près du bord du quai, où la pierre était plus lisse et le vertige assez léger.
Soudain, en face de moi, à une trentaine de mètres, me faisant dos, deux retraités en goguette. Un obstacle. Deux options : les contourner par la gauche, où je dispose de toute la place du quai, ou par la droite, où me sont alloués une trentaine de centimètres entre les retraités et le vide.
Je suis jeune, je suis fou, je n’ai pas envie de rire ni de tressauter, je prends évidemment à droite.
Au moment où la roue avant de mon vélo dépasse la retraitée, celle-ci surprise me repousse instinctivement, sur le mode “un homme-grenouille m’arrache mon sac à main !”, ma pédale heurte alors ce que je sais depuis aujourd’hui être un organeau, je vois ma roue avant engager sa course dans le vide, puis je vois le cadre du vélo la suivre, avec moi dessus, puis je me vois tomber dans les eaux mi-hautes mi-basses mais parfaitement dégueulasses du Vieux Port. J’ai quelques fractions de secondes pour réaliser que je suis en train de tomber dans l’eau, tout habillé, à vélo, un 10 mars à 10 heures, pour me dire que je ne suis quand même pas en train de vivre ce que je suis en train de vivre, pour me dire que si, que là, il va être difficile de faire marche arrière.
Et je tombe dans le port de La Rochelle.
Dans le plan suivant, j’ai le cadre de mon vélo hollandais sur l’épaule, je barbote tant bien que mal jusqu’à une échelle qui borde le quai, la mamie hurle à ma mort, son papy est à genoux mi-inquiet mi-hilare et m’aide à remonter. Puis je suis sur le quai et je dégouline. Je suis à jamais le souvenir unique des deux retraités.
Le récit de cette chute mémorable, près de vingt plus tard, reste un sujet de fou-rire sans cesse renouvelé pour mon amie Bérengère. Je saurai désormais lui dire que c’est sur un organeau que ma pédale a buté, et ça me fera bien plaisir de lui apporter ce surcroît de précision. Ma chute n’en sera que plus rare et plus précieuse.
Par ailleurs, ledit organeau, parmi d’autres éléments de mobilier urbain, va bénéficier d’un programme de maintien et de sauvegarde du patrimoine portuaire mais je ne pense pas qu’il y ait un lien avec la présente histoire.
Aujourd’hui, je pense à toi organeau.
Mes amitiés à bollard, qui n’a rien fait pour me retenir.
