J’ai mis trente
ans pour traverser le pont Carpeau, qui enjambe la Vienne à hauteur
de Châteaucours. La vie était de ce côté de la ville, où se
trouvaient la mairie, la poste, les commerces, mon travail. La rive
d’en face abritait les familles de carriers, dans une fine ligne de
petites maisons adossées à la fausse falaise, et rien ne m’a
jamais poussé à m’y rendre, aucune connaissance, aucune
nécessité, aucune curiosité. Deux îlots mouvants, où poussait
une végétation rase, semblaient posés sur la rivière, de part et
d’autre des piles du pont, et le plus loin que je m’avançai,
certains étés de faible étiage, ce fut sur la berge du plus proche
d’entre eux, accessible alors à pied, pour chercher des vers pour
la pêche, dans le sable grossier. C’était un horizon suffisant
que d’observer, par delà les collines, les couleurs changeantes
des saisons et les faibles lumières des foyers. Le trafic automobile
qui passait par le pont venait le plus souvent vers notre bord, ce
qui me confortait dans l’idée que c’était bien là, le cours
naturel des choses. Des chauffeurs arrêtaient même parfois leur
camion sur la petite place goudronnée, pour boire un verre au café
désormais fermé, et le besoin de cette halte était une preuve
supplémentaire que j’étais bien à la bonne place. Ce dimanche, ma
promenade m’a toutefois mené vers le pont et l’instant d’après,
j’étais sur l’autre rive et regardais l’étrange étagement des
habitations, parmi lesquelles, en haut de la grand rue, ma propre
maison.
