Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Bus de Nandes

Quand le bus de 6
heures 53, qui vient de Nandes et t’amène à Puy-de-Don, n’arrive
pas, et que la pluie commence à tomber, tu ne sais pas, depuis le
bord de la route, comme dans la vie, si tu dois avancer ou attendre.
Quoi que tu fasses, que tu commences à marcher le long des hautes
herbes humides en évitant les flaques qui se forment, ou que tu te
colles au panneau de l’arrêt de bus en tentant d’éviter la
pluie (mais la pluie, dans ce qui est encore la nuit, tombe de tous
les côtés), quoi que tu fasses, tu seras en retard et les reproches
pleuvront sur toi, à leur tour, et ce sera définitivement une
journée pluvieuse, un peu comme quand on dit la pluie redouble,
comme si la pluie recommençait à tomber de la même façon d’une
année sur l’autre, ce qui est presque vrai. Moi, quand le bus
n’arrive pas, je préfère marcher au bord de la route et
apparaître soudain dans les phares du bus et alors je me dis, soit
il fait une embardée, et il m’évite, soit il ne m’évite pas,
et l’affaire est réglée. Mais attendre et monter trempé dans le
bus et attendre encore, debout dans l’allée, tandis que les
connards de Nandes, qui sont dedans depuis le départ, assis dans le
fond, les pieds sur les accoudoirs, tandis que les connards de Nandes
se foutent de toi, qui goutte comme un bâtard mouillé, non ça, je
n’aime pas. Je préfère me jeter comme un fantôme dans la lumière
du bus, et arriver au lycée à pied, en retard, trempé, trempé
encore par les reproches, comme dans la vie, quoi que tu fasses.