Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Route circulaire

Quand la brume se
teintera d’assez de jour pour que je vois mes pas, je descendrai en
silence les petites marches devant la maison et j’irai courir dans
le froid sur les quais, au milieu des flaques, des filets, des
cordages. Aux limites de la ville, quand il faudrait que je fasse
demi-tour, je m’engagerai sur la route circulaire qui ceint l’île
et le pays et je courrai jusqu’au soir. Ce sera comme se couler
dans le cours limoneux d’un fleuve. Je paierai ma nuit dans un
motel, je ferai laver mes affaires et, fiévreux, jambes et bras
parfois brusquement secoués de soubresauts de fatigue, je rêverai
de reprendre ma course et les jours s’enchaîneront ainsi. Le corps
s’habituera, oublieux de la douleur. À
ce moment de l’année, la lumière du jour sera le plus
souvent diffuse, il n’y aura pas d’ombre pour me tourner autour,
le martèlement de la course abolira le temps. Je traverserai la
coulure froide des laves. Les tournoiements du vent me tiendront
compagnie. J’entendrai le souffle au passage des cols comme la
rumeur renflée du monde. Les mots, dans le cahot des ornières,
seront mille fois désarticulés et les histoires que je me
raconterai porteront des marques de bosselures. Il n’y aura pas
toujours de refuge et je devrai parfois avancer dans la nuit, en
cherchant, parmi les silhouettes sombres, la nuance d’un abri au
milieu des crevasses. J’achèverai ma course, déferai la boucle de
mes lacets et, remontant les petites marches, sentirai les striures
humides du bois sous mes pieds.