Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Autoroute

Ta vie tend vers
l’inconnu, sans jamais
l’atteindre. L’agrégation de mathématiques, le vieux lycée du
centre-ville et son prestige d’époque, les collègues prévenants et
cultivés, une équipe pédagogique consciente de ses missions,
compétente et réactive, les élèves bien élevés et dociles des
classes préparatoires, des résultats remarqués aux concours
d’entrée des grandes écoles, les félicitations annuelles de
l’inspection et du rectorat, une bonne notation, une progression
constante, un salaire confortable, des vacances et des rentrées à
n’en plus finir. Les voyages organisés en bonne compagnie, les
guides-conférenciers, les vieux enseignants retraités
et leur érudition en gargarismes et petits
gloussements ravis. Ta vie tend vers le zéro, sans jamais
l’atteindre. Au retour, l’ennui qui te sourit depuis le mur du fond.
Le mur qui pèle, ses peintures plombées qui tombent par plaque sur
le linoléum vert, ouvrant des brèches de salpêtre et de plâtre
ancien. Ta lente mais certaine désagrégation. Ta démission. Ta
mère qui pleure sa déchéance, ton père qui te fait la leçon. Tes
vieux copains qui te font des sermons. Tu fais une connerie, tu vas
le regretter. Donne-toi le temps de réfléchir. Pour toute
réflexion, tu pousses la porte d’une auto-école et t’inscris à une formation de chauffeur-routier. Tu roules des heures durant en
écoutant la radio. Tu pisses dans des bouteilles en plastique que tu
jettes sur l’autoroute. Vers l’infini, sans jamais l’atteindre.