La vérité, c’est que le
Père Noël n’existe pas, que la petite souris n’existe pas non
plus et que ton père, n’insiste pas, n’existe plus. Voilà, tu
voulais savoir et maintenant, tu sais. Le pôle nord n’existe pas,
les lutins n’existent pas, les palais d’émail laiteux constellés
de petites tâches de plomb vert bouchant les caries n’existent pas
non plus, et que ton père se repose, oui, mais d’un repos éternel,
tu vois ? pas du repos réparateur d’une croisière au soleil,
le dos lové dans un transat plein sud et la sieste par-dessus le
marché. C’est ça la vérité, c’est
dur, et c’est dur
tous les jours pour moi aussi, pour moi surtout, parce que je
n’en peux plus, je ne
peux plus étendre davantage, tirer davantage de grands draps blancs
mensongers,
je ne peux plus la masquer, la vérité, plus l’occulter, elle
déborde, elle est plus
grande que moi et j’ai
beau vouloir la contenir, elle est là qui veut te tomber dessus, qui
veut te fondre dessus et te battre comme linge, et alors, la vérité,
je n’en peux plus de l’affronter, de lui faire rempart de mon
corps, de m’arc-bouter sur des fadaises érodées chaque jour par
tes yeux implorants. La vérité, c’est que je m’effondre, que
je cède, que je vais
la laisser s’abattre
sur toi et que tu vas en prendre ta part et t’en débrouiller, de
cette vérité trop grande pour
moi, et que tu te
noieras dedans et que
tu seras ballottée comme une branche dans un tourbillon
et que, peut-être,
parfois, tu parviendras à reprendre ton souffle et que nous nous
retrouverons alors, épuisées, rincées,
jetées en pleurs par
une grande lame sur les coussins élimés du vieux
canapé. Et pour Noël, tu me diras bien ce que tu veux, ça ne
changera rien pour tes cadeaux, et la souris, tu auras ta pièce
comme avant mais je
n’irai plus ramper sur la mezzanine pour chercher dans le noir une
incisive dérisoire posée sur un autel de papier, je
te la donnerai de suite la
pièce, je la déposerai
au creux de ta main, à côté de ta dent de
lait et de sa pointe de
sang. Et pour ton père, je n’y
peux rien, la vérité l’a emporté et si elle l’a emporté,
c’est pour ton bien.
Philippe Guerry
Texte publié dans la numéro 36 de la revue Dissonnances, dont le thème était “la vérité”. Merci à eux.
