Bonheur portatif

par Philippe Guerry


[ – 3]

(Je descends en silence les petites marches de la terrasse.)
(Brume épaisse.)
(Je fais des petits mouvements d’épaules.)
(Je fais des petits mouvements de bras.)
(Je fais des petits mouvements de jambes.)
(Je ne fais que ça.)
(Je m’étire.)
(Je m’étends.)
(Je m’assouplis.)
(Je me désensommeille.)
(J’entends que ça craque.)
(Je sautille.)
(Je frétille.)
(Je ne tiens plus en place.)
(J’attends sur le trottoir comme un chien sa promenade.)
(Personne ne va descendre.)
(Personne ne viendra me prendre.)
(Il ne sert à rien d’attendre.)
(Je commence à courir dans le froid sur les quais, au milieu des flaques, des filets, des cordages.)
(Quand je cours, je cours n’importe où.)
(Sur le quai luisant de la jetée, trois marins-pêcheurs débarquent leurs casiers.)
(Le ciel bleuit.)
(La ville se sépare en deux : un côté gris, un côté bleu.)
(Je cours vers le bleu.)
(C’est un bon moment pour commencer.)
(Je ne sais pas quoi.)
(Il faut avoir quelque chose à dire.)
(Quelque chose à montrer.)
(Quelque part où aller.)
(Je ne sais pas si c’est suffisant.)
(On ne trouve plus grand-chose sur le marché de la parole.)
(J’y arrive un peu tard.)
(Je suis parti trop tard.)
(Je suis parti de trop loin.)
(On a déjà beaucoup parlé.)
(On a déjà beaucoup dit.)
(On a dit la ville.)
(On a dit la foule.)
(On a dit le bruit.)
(On a dit l’emploi.)
(On a dit l’obscène.)
(On a dit la violence.)
(On a dit la fatigue.)
(On a dit l’ennui.)
(On a dit l’impasse.)
(On a dit l’échec.)
(On a dit le vide.)
(On a dit la perte.)
(On a dit le tourment.)
(On a dit la rupture.)
(On a dit le départ.)
(On a dit la fuite.)
(On a dit l’errance.)
(On a dit l’exil.)
(On a dit le silence.)
(On a dit le renoncement.)
(On a dit le recommencement.)
(Ce serait bien de ne pas redire.)
(Ce serait bien de ne pas répéter.)
(Il faudrait pour parler ne pas se répéter.)
(De toutes façons, je n’irai nulle part.)
(Je n’ai nulle part où aller.)
(Rien à montrer.)
(Je cours sur une île.)
(On ne s’échappe pas d’une île.)
(On tourne en boucle.)
(On rejoint toujours son point de départ.)
(Hôtel Les Flots.)
(Dans les tamaris, face au petit café, une guirlande éteinte.)
(Bistrot La Vague Glaces.)
(Glacier des dunes.)
(Bar Restaurant Le comptoir de la mer.)
(Villa Stella Maris.)
(Crêperie Le Bain des fleurs.)
(La vision est encore trouble.)
(Je vois parfaitement double.)
(Villa Anémos.)
(Villa Sans Nom.)
(Restaurant Le Grain de sable.)
(Je réfléchis mal.)
(Je prends ce qui vient.)
(Bistrot de la plage.)
(Cercle de voile.)
(Je cours entre la ville et la plage.)
(Au seuil du garage grand ouvert du club nautique, un homme en bottes vertes et bleu de travail nettoie au compresseur les coques jaunes et rouges de kayaks en plastique.)
(L’eau s’écoule sur la cale)
(Ça sent l’ammoniaque.)
(Des gravelots courent dans l’écume.)
(Pizza Chez Pepino Pizza.)
(Snack La p’tite faim.)
(Bar La p’tite Guinguette.)
(Location à la semaine/au mois/à l’année.)
(Direct propriétaire.)
(Dégustation d’huîtres.)
(Entre les enrochements et le muret de la digue, un technicien à la maintenance de l’écluse.)
(Les premières idées ne sont pas les bonnes.)
(Les premières idées ne sont pas sûres.)
(Je ne suis pas sûr de vouloir partir.)
(Je ne suis pas sûr de ne pas vouloir partir.)
(Je ne sais pas décider.)
(Je suis fatigué d’avoir à décider.)
(Aux limites de la ville, quand il faudrait que je fasse demi-tour, je m’engage sur la route circulaire qui ceint l’île et le pays.)
(Je ne sais pas si ce que je fais est bien ce que je veux faire.)

(à suivre)

(reprendre du début)