« Yes, it could begin this way, right here, just like that, in a rather slow and ponderous way, in this neutral place that belongs to all and to none. » [« Oui, cela pourrait commencer ainsi, ici, comme ça, d’une manière un peu lourde et lente, dans cet endroit neutre qui est à tous et à personne. »] Le 27 octobre 2018, lors de la soirée hommage au compositeur Jóhann Jóhannsson au petit théâtre Iđno de Reykjavík, la chanteuse islandaise Kira Kira, a pris la parole en citant La Vie mode d’emploi.
J’ai assisté à cette soirée et entendu Kira Kira prononcer ces mots. Une captation vidéo du concert, mise en ligne sur la page facebook de la Jóhann Jóhannsson Foundation, témoignait encore récemment de ce moment, audible à 38’49’’. La vidéo a été retirée courant 2025, suite à la refonte de la page, mais l’attaché culturel de l’Ambassade de France en Islande en poste à cette période, sollicité pour qu’il m’aide à élucider le mystère de cette improbable citation, peut toutefois témoigner du fait.
J’ai dans ma bibliothèque un exemplaire de La Vie mode d’emploi traduit en anglais par David Bellos, Life a user’s manual. Si je ne peux prétendre avoir relu intégralement le roman dans cette version, j’en ai tout de même une connaissance suffisante pour reconnaître quelques extraits emblématiques, tel son incipit. Entendre les mots de Perec, à ce moment et en cet endroit-là, lors d’un événement qui s’adressait essentiellement à une petite communauté culturelle islandaise, a résonné étrangement.
La première fois que je suis allé en Islande, c’était durant l’été 1994. J’avais vingt-et-un ans et voulais faire le tour de l’île en randonnant. J’avais incroyablement sous-évalué la longueur de ce périple, qui s’est dès les premiers jours transformé en un tour de l’île en sauts de puce par auto-stop. Symbole de mon impréparation, j’avais jugé opportun de charger mon sac à dos de l’imposante biographie de Georges Perec écrite par David Bellos, un pavé de quelques 600 pages et de plus d’un kilo.
Je suis retourné en Islande vingt-cinq ans plus tard, à l’occasion d’une résidence d’écriture de plusieurs semaines à Reykjavík. Dans la note d’intention de mon dossier de candidature, j’avançais vouloir m’inspirer de l’architecture complexe de La Vie mode d’emploi pour poser les bases d’un roman, qui n’a manifestement jamais vu le jour. J’avais incroyablement sous-évalué la difficulté de l’entreprise, qui s’est dès les premiers jours transformé en arpentage méthodique de la capitale islandaise.

(à suivre)
