(Je ne sais pas où je vais.)
(Je n’y réfléchis pas.)
(Réfléchir m’a trop souvent perdu.)
(Je longe la côte.)
(Limite de baignade.)
(Passent des oies sauvages en formation.)
(Un homme débroussaille entre les bassins à huîtres.)
(Près des baraques, un artisan nettoie au jet son camion MEDIA ELEC.)
(Je croise un whippet et son maître, tête basse, regard en coin contrit, mi-inquiet, mi-apeuré.)
(Il tombe une pluie tellement fine que l’on ne peut pas dire qu’elle tombe.)
(On la ressent sur la peau comme si elle se formait sur la peau elle-même.)
(Peut-être que ce n’est pas de la pluie.)
(Peut-être que c’est moi qui fuis.)
(Je contourne la baie.)
(Paysage humide.)
(Soleil timide.)
(Ciel voilé.)
(Reflets dorés de l’eau dans les carreaux des marais.)
(Silhouettes nimbées des arbres et des haies.)
(Envol d’oiseaux.)
(Ce qui est beau se passe de mots.)
(Il ne faut pas toujours mettre de mots.)
(La beauté n’est qu’un mot.)
(N’est pas la beauté.)
(Les mots pensent pour nous.)
(Nous débordent.)
(Nous noient.)
(J’essaie de ne pas penser.)
(J’essaie de ne pas peser.)
(Chaque pas que je fais.)
(J’essaie de ne pas l’entendre.)
(Le bruit de mon souffle.)
(J’essaie de ne pas l’entendre.)
(Je cherche mon chemin.)
(Quelque chose tonne au loin.)
(Je ne sais pas quoi.)
(Pas le tonnerre.)
(Deux avions de chasse survolent bruyamment la baie.)
(Il ne faut pas couper trop court.)
(Il faudrait que je sache où je veux aller.)
(Je ne veux pas aller.)
(Je veux me dépayser.)
(Changer de décor.)
(Me distancer.)
(Peu importe le sens.)
(Faut-il qu’il y ait toujours un sens ?)
(Les hautes herbes de la digue s’inclinent à mon passage.)
(La flouve.)
(La fromental.)
(Le dactyle.)
(La houlque.)
(La fétuque.)
(La sporobole.)
(Des charpentiers clouent les voliges d’une cabane.)
(Le coup de feu de la cloueuse électrique.)
(Personne ne m’attend je réalise.)
(Il faut que je ralentisse.)
(Je n’ai rien d’autre à faire qu’à entrer dans la brume.)
(Il n’y a pas de chemin.)
(J’avance à tâtons.)
(Je m’accommode d’un léger vertige.)
(Je ne programme rien.)
(Pas de projets.)
(Pas d’objectifs.)
(Surtout pas d’objectifs.)
(Ailleurs est une promesse que je serais enclin à croire.)
(Mais ailleurs aussi, ce sera trop petit.)
(Je ne me soucie pas d’arriver.)
(Une de ces buses qui veillent au bord des routes fond sur un talus pour attraper, quoi ?)
(Je longe le littoral.)
(J’avance sans intentions.)
(Ce n’est pas une fuite, pas une disparition, pas un exil.)
(Une parenthèse peut-être.)
(Je laisse derrière moi ma vie endormie.)
(Ma vie ronfle et elle prétend que c’est moi.)
(Je cours en silence.)
(Tout est calme.)
(Je vais bien, je crois.)
(Je dis que je vais bien.)
(Je dis que je crois.)
(Des gars sur la plage, en chasuble orange, déterrent et roulent des ganivelles.)
(Je dis que je vais bien, mais je me suis encore réveillé cette nuit.)
(Mais je ne me suis pas rendormi.)
(Mais j’avais trop chaud sous la couverture, trop froid sans la couverture.)
(Mais j’avais encore cette boule dans le creux du ventre.)
(Mais je me sentais inconsistant.)
(Mais j’étais au bord de l’effondrement.)
(Mais les larmes n’étaient pas très loin.)
(Mais allongé sur le dos, mains croisées sur le ventre, j’avais l’impression d’être mort.)
(Mais j’avais envie de pisser et pas envie de me lever.)
(Mais j’entendais encore les gouttes.)
(Mais je voyais le dessin d’une rigole.)
(Le tracé des pertes et des résurgences.)
(Le resurgissement de mes peurs d’enfance.)
(Peur que l’on me perde.)
(Peur que l’on m’oublie.)
(Peur qu’on ne m’aime plus.)
(Peur d’être le dernier.)
(Peur de rater.)
(Peur d’échouer.)
(Peur de pleurer devant les autres.)
(Peur que l’on m’oblige à être un autre.)
(Dans une crique, une femme aux cheveux blancs enchaîne des gestes lents de taï-chi.)
(Son long manteau d’épais velours jaune et vert donne de l’ampleur et de l’éclat à ses mouvements.)
(S’échapper, c’est perdre ou gagner ?)
(Je ne pèse pas mes mots.)
(J’en mets toujours trop.)
(Il faut voir aussi, tout ce qui s’écrit.)
(Tout ce que l’on tire de nos épaisses tranches de vie.)
(Tout le monde fait des livres aujourd’hui.)
(Tout le monde a quelque chose à dire.)
(Quelque chose à ajouter.)
(Tout le monde écrit.)
(Celui-ci peint le silence.)
(Celle-ci revisite son passé.)
(Tel autre, part sur les traces.)
(Telle autre, dresse le portrait.)
(Un qui éprouve le destin.)
(Une qui restitue avec sensualité.)
(Un autre qui interroge la question.)
(Une autre qui offre une somptueuse méditation.)
(Lui, qui revisite l’histoire.)
(Elle, qui prend date avec l’avenir.)
(Celui-ci, qui refuse l’illusion.)
(Celle-la, qui déploie un hymne.)
(Cet autre, qui fait parler les morts.)
(Cette autre, qui s’amuse non sans gravité.)
(Lui, qui explore la nature originelle.)
(Elle, qui cristallise la folie.)
(Lui, qui investit le champ.)
(Elle, qui arpente les versants.)
(Lui, qui ressuscite ses années.)
(Elle, qui révèle les noirceurs.)
(Lui, qui redonne du lustre.)
(Elle, qui porte la nostalgie.)
(Moi, qui cours après ma vie.)
(Des moucherons. J’en avale plusieurs. J’en prends un dans l’œil.)
(Quatre aigrettes s’envolent à mon passage et se reposent sur l’eau étale d’un bassin.)
(La nature s’échappe.)
(J’avance tête baissée.)
(Je creuse mon sillon.)
(Je suis une piste ténue.)
(Je ne vais pas mieux.)
(Je ne vais pas faire mieux.)
(Je cours pour ne plus parler pour ne plus entendre.)
(Du sable a coulé des dunes sur le chemin.)
(J’épouse les creux.)
(Je suis bien, dans cette petite dépression.)
(à suivre)
