Bonheur portatif

par Philippe Guerry


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Bien sûr, comme tout le monde, j’écris. Bien sûr, comme la plupart, j’écris plutôt mal. J’écris comme je cours, sans programme ni méthode. Je foule des chemins connus, mais j’atteins vite mes limites. Le souffle fait défaut, je ne tiens pas la distance. Il me manque la conviction d’un accomplissement possible. Mais je suis opiniâtre et de bonne volonté. Je me retrouve assez fidèlement dans cette phrase de Beckett, relevée récemment : « Aller de l’avant, appeler ça aller, appeler ça de l’avant. »

Lors de ma première résidence d’écriture, je n’ai pas su m’astreindre à écrire sur commande, par la seule grâce de l’éloignement et de l’isolement. Je suis revenu de Reykjavík sans avoir avancé sur aucun projet, et les quelques notes prises étaient de moindre intérêt. J’avais consacré mes journées à parcourir la ville, bien au-delà de son seul petit centre touristique, et j’avais abondamment documenté mon errance à grand renfort de photographies et de collectes de flyers et d’affiches arrachées.

À mon retour en France, pour rendre compte de mon travail auprès de l’organisme et de la collectivité qui avaient permis ce séjour, plutôt que d’envisager une rencontre ou une inconcevable lecture – comme c’est souvent attendu dans le cadre d’une résidence d’écriture – j’ai proposé de restituer mon voyage en exposant, non pas mes photographies, mais leurs descriptions littérales, objectives ou à peu près. Cela me semblait être une façon originale et acceptable de m’acquitter de ce contrat moral.

J’ai entrepris un récit possible de mon séjour, à partir d’une sélection de scènes immortalisées sur smartphone. J’ai reconstitué de mémoire certaines situations, et modifié, voire inventé complètement, certaines autres. J’avais en tête pour m’inspirer aussi bien les Tentatives d’épuisement d’un lieu de Perec que le roman Éclats d’Amérique d’Olivier Hodasava, abondant récit d’un voyage pourtant immobile dans chacun des États américains à partir de seuls instantanés glanés sur Google Street View.

Par exemple j’ai écrit : « Au premier plan, une pelouse jaunie descend lentement vers des enrochements et un estran recouvert d’algues noires. Un grillage, une fine bande de bitume, une glissière de sécurité, des oléoducs jaunes tracent une perspective le long d’une jetée. Comme posé sur cet horizon tubulaire, la masse enneigée de la montagne Esja en arrière-plan renforce la composition horizontale de ce paysage de terminal pétrolier. Le ciel est bleu, ponctué çà-et-là de petits nuages blancs. »

Ou : « Dans un espace éclairci de ce qui semble être une forêt, une passerelle, faite de planches de bois, sommairement bricolée, part d’un talus et serpente entre les arbres. Elle donne l’impression, par un effet de perspective, de se perdre entre les branches et les branchages. Elle ne mène à rien. En regardant mieux, on distingue que son extrémité rejoint en fait un chemin de terre brune. Presque trop élaborée pour être une construction enfantine, l’usage de la passerelle reste indéterminé. »

Ou encore : « Sur un parking (bitume, candélabre moderne) situé sur les hauteurs de la ville – on distingue à l’horizon, derrière une rangée de sapins, des montagnes enneigées – un petit groupe familial – les parents, au moins trois enfants – habillé de blousons d’hiver et de bonnets, joue au milieu de sculptures de bronze représentant des personnages filiformes dans des poses tourmentées. Au milieu de cette scène de joyeuse pagaille, une jeune fille blonde fixe l’objectif d’un œil suspicieux. »

(à suivre)

(reprendre du début)