(Je cours jusqu’au soir.)
(La mer a des reflets violets.)
(Le vent se lève.)
(Petites vagues de un à deux mètres.)
(De nombreux moutons.)
(Les poussières s’envolent.)
(Les petites branches plient.)
(Souvenir lié au vent.)
(J’ai couru face au vent, un matin, sur la côte vincentine.)
(Une lande aride sur une terre rouge.)
(Des maisons blanches isolées.)
(Des boutiques de poteries pour touristes.)
(Des chiens efflanqués.)
(Certains avaient couru vers moi.)
(Montraient des babines menaçantes.)
(Semblaient prêts à mordre.)
(J’avais ramassé des pierres.)
(Au cas où.)
(J’avais tourné les talons.)
(Fait demi-tour.)
(Je ne suis pas du genre à prendre des risques.)
(Je ne suis pas du genre à me battre.)
(Je suis du genre à reculer.)
(Je suis du genre à vite renoncer.)
(Ils m’avaient laissé tranquille.)
(Tenu à distance.)
(J’ai cette image depuis.)
(Qu’il existe autour de nous.)
(Des bêtes encore un peu sauvages.)
(Des chiens nourris d’écume.)
(Chiens battus par les vents.)
(Écumant de rage.)
(Souvenir lié au vent.)
(J’ai crié face au vent dans un fjord d’Islande.)
(Et marché sous la pluie, dans la boue d’une route de terre.)
(Quelqu’un m’avait pris en stop.)
(Et m’avait déposé à un débarcadère.)
(Je ne me souviens plus de tous ceux qui m’ont ramassé.)
(Un quart peut-être.)
(Une jeune mère et ses enfants.)
(« Where from do you come ? »)
(Un résident secondaire.)
(Dans une vallée de balles de foin.)
(Un agent d’une compagnie électrique.)
(Nous avions relevé les compteurs des sumarhús.)
(Un couple de petits vieux.)
(Ralentissait pour que je puisse prendre des photos.)
(Un député conservateur.)
(Défendait les atouts de Balladur face à Chirac.)
(Un fou taiseux.)
(Roulait à toute vitesse sur les routes de pierre pour m’impressionner.)
(Un retraité roublard.)
(A tenté de m’extorquer le prix de sa course.)
(Un étudiant en école d’ingénieur après Akureyri.)
(Ne comprenait pas l’engouement autour de Björk.)
(Un couple de vieux homos rigolards.)
(Avait tapissé de moquette la couchette de leur van.)
(Un couple de jeunes homos sérieux.)
(Nous avions serpenté dans la brume.)
(Des touristes en camping-car.)
(Des Français.)
(Une famille de fermiers.)
(M’avait invité chez eux.)
(Une dame sur la route du fjord.)
(J’ai changé sa roue crevée.)
(Un fils et son père.)
(J’ai voyagé sur la plateforme à l’arrière de leur pick-up.)
(Un chauffeur de poids lourd.)
(Dans l’ouest.)
(Un jeune homme portugais.)
(En mission dans une pêcherie.)
(Un professeur de géographie.)
(M’avait expliqué le « double-foehn effect » qui souffle sur le pays.)
(Le vent ne m’a jamais poussé très loin.)
(On ne sent pas quand le vent pousse.)
(On sent quand il s’oppose.)
(J’aurais voulu voyager davantage.)
(Je voulais descendre le fleuve Amour.)
(Je ne suis pas parti comme j’aurais aimé partir.)
(Courir devient toujours arrêter de courir.)
(Comme écrire me donne toujours envie d’arrêter d’écrire.)
(Je ne suis pas du genre à m’acharner.)
(Contractures.)
(Suées.)
(Nausées.)
(Mal diffus.)
(Je paye ma nuit dans un motel.)
(Je fais durer la douche brûlante.)
(Je lave et fais sécher mes affaires.)
(Je suis allongé sur le lit impeccable de la chambre.)
(J’entends le léger crépitement de la pluie contre la vitre.)
(Dans la salle du restaurant, un groupe de marcheurs nordiques.)
(J’endosse mon habit d’ours.)
(J’écoute ce qui se dit.)
(On parle de balcon.)
(D’ouverture de façade.)
(De fenêtres occultées avec des lattes de bois.)
(De gars qui s’emmerdaient pas, autrefois.)
(On parle de serrures que l’on peine à ouvrir.)
(De la journée qui vient de passer.)
(On parle de train et d’horaires.)
(Du temps qu’il faut pour se rendre à la gare.)
(De l’heure à laquelle il faudra partir demain.)
(On parle d’où il faudra descendre pour aller faire des courses.)
(On parle du mauvais temps qu’il fait.)
(Du soleil dont il faut profiter.)
(On parle d’avoir pris ou pas un pull.)
(On parle de la beauté des cygnes ce matin sur l’étang.)
(On parle du monde qui passe sur le trottoir.)
(Peut-être des étudiants.)
(On parle de bilan et d’envies.)
(On parle de désir.)
(On parle de factures.)
(On parle de fractures.)
(On parle cheville foulée, tordue, cassée.)
(On parle douleur et fatigue.)
(On parle de parents qui vieillissent.)
(On parle de maison à vendre.)
(On parle de peinture écaillée.)
(On parle de la plaie que c’est d’entretenir des maisons.
(On par le de la plaie que c’est d’entretenir des voitures.)
(On parle d’enfants chafouins.)
(On parle de vélos et de freins.)
(On parle de vitesse, de câble de vitesse.)
(On parle des places qui restent sur le parking.)
(On parle de la place qu’on prend.)
(On parle de ruisseaux pleins.)
(On dit qu’il y a de l’eau, quand même.)
(On dit qu’on ne manquera pas d’eau.)
(On parle des fossés qu’il faudra curer.)
(On parle de javel, de brosse métallique.)
(De pierre calcaire, de marbre, de granit.)
(On parle de dorure, de caveau, de sépulture.)
(On parle d’aller se coucher.)
(Je prends un fondant châtaigne.)
(Il faut bien à la fin que quelque chose se passe.)
(Même si rien ne se passe.)
(Ne s’est passé.)
(Bilan de la journée, je suis un peu fébrile.)
(Bras et jambes sont secoués de soubresauts de fatigue.)
(J’aimerais déjà tout arrêter.)
(Je n’ai jamais vraiment rien commencé.)
(Je ne vois pas ce que ça changerait.)
(Je me suis mis dans de beaux draps.)
(Je ferai un beau fantôme.)
(Je rêve de reprendre ma course.)
(à suivre)
