Bonheur portatif

par Philippe Guerry


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Bien sûr j’ai grandement inventé, des situations et des personnes : « Au seuil du garage grand ouvert d’un club nautique au-dessus duquel on peut lire ‘SIGLUNES VATNASPORT’ en petites lettres rouges, un homme en bottes vertes et bleu de travail nettoie au compresseur les coques jaunes et rouges de kayaks en plastique, qu’il s’apprête probablement à remiser pour la morte-saison. L’eau s’écoule sur la cale jusqu’à l’ombre du photographe. On ne le voit pas sur la photo, mais ça sent l’ammoniaque. »

[En regardant attentivement, on remarque : pas de garage grand ouvert ; pas de petites lettres rouges ; pas d’homme ; pas de bottes ; pas de vert ; pas de bleu : pas de travail ; pas de compresseur ; pas de kayaks ; pas d’eau qui s’écoule ; pas de cale ; pas d’ombre ; pas de photographe ; pas d’odeur d’ammoniaque. En revanche on peut voir : une porte blanche et des volets clos ; des tables de pique-nique ; une piscine circulaire en résine jaune et rouge et ses tubes de vidange et de trop-plein.]

« Deux femmes âgées discutent sur le seuil d’une petite église moderne dont la porte marron est entr’ouverte et au fronton duquel est écrit ‘FILADELFIA’. La femme à gauche a le regard dans le vague, elle porte un index replié à hauteur de sa bouche, et semble particulièrement inquiète. L’autre, son index à hauteur du front, semble presque la sermonner. Elles portent l’une et l’autre un même manteau gris à col de fourrure noire et des boucles d’oreilles, dont l’une répercute un éclat de soleil. »

[Réponse : on ne voit ni une ni deux femmes ; conséquemment, pas de discussion ; on entrevoit aucune entr’ouverture ; personne à gauche ; aucun regard, aucune vague, aucun index, aucun repli, aucune bouche ; pas d’inquiétude particulière ; personne d’autre à droite, toujours aucun index ; pas de hauteur, pas de front, pas de faux-semblant et pas de sermon ; pas de manteau gris, pas de col, pas de fourrure noire, pas de boucles et pas d’oreilles. Aucune répercussion, aucun éclat ; pas de soleil.]

Parfois, j’ai raconté autre chose que ce que montrait la photo : « Le reflet du visage d’une femme blonde se confond, dans la vitrine d’une boutique de souvenirs, avec les alignements de figurines de macareux moines. Le jeu des lumières et des surimpressions de couleurs, entre l’intérieur du magasin et la rue, désoriente le regard, et donne un tour angoissant à cette scène anodine. » [Ici, on voit qu’on ne voit aucun visage parmi les reflets, et le tableau n’est pas particulièrement angoissant.]

« Une petite fille à long manteau bordeaux et collants blancs remonte Laugavegur, la rue commerçante et touristique du centre-ville, en s’appliquant à ne pas poser ses Babies blanches sur les joints des pavés. Quelques pas devant elle, sa mère l’attend en lui tendant le bras, avec un brin d’agacement. Un homme d’un certain âge, portant un chic complet trois-pièces, se retourne sur cette scène de rue en retenant de la main son chapeau de feutre sombre, orné d’un ruban clair. » [Juste Laugavegur.]

Parfois j’ai simplement tout inventé : « Un couple pousse un chariot vide dans les allées du centre commercial Kringlan dont l’enseigne inversée est visible sur une vitrine en arrière-plan. Lui, baskets, jogging et longue doudoune noire, consulte son smartphone ; elle, escarpins, jupe courte de tartan vert et noir et manteau de laine rouge, déchire l’emballage d’une barre chocolatée. » [Pas de couple, pas d’enseigne inversée. Pas de doudoune, pas de smartphone, pas d’escarpins, pas de chocolat.]

(à suivre)

(reprendre du début)