Bonheur portatif

par Philippe Guerry


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Pour la présentation de l’exposition et du catalogue, j’ai justifié de ma démarche par ces mots : « Les notes de terrain littéraires et photographiques de R YKJ V K, Snapshots proposent un carnet de voyage original et montrent un visage inédit de la capitale islandaise, où l’écrivain a effectué une résidence d’écriture. Un petit jeu déroutant s’insinue entre ce qui est lu et ce qui est vu, et perturbe les rapports entre la réalité du voyage, son souvenir, son récit, son illusion et sa fiction. »

La lecture des présentations et des notes d’accompagnement artistiques m’a toujours beaucoup amusé. J’avoue que j’ai souvent l’impression de lire un mode d’emploi ne correspondant pas au produit. Et que souvent même, je trouve plus d’intérêt dans ces petits textes courts que dans l’œuvre exposée. Cela m’a donc bien amusé d’écrire ma propre note d’intention postérieurement à la création de l’expo. J’ai d’abord fait, et ensuite j’ai dit ce que je pensais avoir fait, dans cette langue particulière.

Tout ceci est vrai, bien sûr. Je ne raconte pas d’histoires, je l’ai déjà dit. J’ancre ce récit dans le réel. Avant de partir, je me suis souvent demandé pourquoi partir. Quand on écrit, on peut bien écrire partout. S’extraire est un prétexte. Si l’on part quelque part, par exemple en Islande, c’est quand même pour en faire quelque chose. Un truc avec des volcans, avec des glaciers, avec des geysers. Un truc sur la naissance du monde, sur la désolation, sur la perte. Sinon, autant tout inventer.

Il y a toujours cet argument de partir pour opérer une coupure. Se couper de sa vie domestique, de sa vie conjugale, de sa vie parentale, de sa vie salariale. Se couper des horaires et des rendez-vous, se couper des transports et des allers-retours, se couper des courses, des repas et des lave-vaisselle à remplir. Mais on peut se couper de tout ça à quelques kilomètres de chez soi. On peut toujours chercher l’île la plus proche, ou un patelin, ou une grande ville où être anonyme, où disparaître.

Dans Le Métier d’écrire, Calvino écrit à Pasolini, en réponse à un article sur Les Villes invisibles : « Ce n’est pas pour rien que je suis parti vivre dans une grande ville où je ne connais personne et où personne ne sait que j’existe : j’ai ainsi pu réaliser un genre de vie qui était du moins l’une des nombreuses vies dont j’avais toujours rêvé ; je passe douze heures par jour à lire, la plupart des jours de l’année. » (Je n’ai pas lu ce livre, j’extraie la citation d’un article de Diacritik.)

Ceci pour dire que, sur la durée de ma résidence, je n’ai eu de cesse de me demander ce que j’étais censé faire. Étais-je censé écrire, mais alors pourquoi partir à 3 000 kilomètres ?, ou étais-je censé m’inspirer des lieux, profiter du dépaysement, mais alors où et quand écrire ? Ma résidence s’est inventée après coup. Aujourd’hui, dans le studio au 8e étage de la rue Simon-Crubellier, j’en suis donc à me demander ce qu’il va bien pouvoir sortir de la boîte. J’espère en être le premier surpris.