Souvent, la résidence d’écriture est une fiction. Une vue de l’esprit, un montage théorique, un faux protocole. « Un lieu à soi », « un temps pour soi », je ne suis pas sûr d’y croire. J’ai déjà assuré le service après-vente d’une résidence de création que je n’ai pas effectuée, écris un texte sur un lieu où je ne me suis jamais rendu. Il a suffi de quelques photos prises par un ami photographe complétées de recherches en ligne, et je suis devenu résident. Écrivain en résidence et en déshérence.
Sur l’avenue Obilićev Venac de Niš, un étroit passage à peine visible depuis la chaussée, entre l’immeuble d’une banque et celui d’une épicerie, ouvre sur un petit marché aux comestibles. L’accès à ce marché, qui se déploie ensuite dans les recoins d’une arrière-cour irrégulière, est caché aux passants par quelques vieilles femmes rassemblées sous une petite arche de fer forgé. Il faut s’être demandé ce qui réunit ces femmes ici, pour comprendre qu’elles montent la garde de cette entrée secrète.

Je ne me souviens plus ce que vend la première marchande sur son étal, je garde juste le souvenir de l’observer compter, avec grande habileté malgré ses mains et ses doigts rouges aux cals marqués, une épaisse liasse de billets qu’elle empoche prestement dans son sarrau tâché sitôt qu’elle m’aperçoit la dévisager. Du pliant sur lequel elle est assise, elle se met alors à me hurler dessus, prenant à témoin l’ensemble des badauds du marché. C’est à compter de ce moment que mes ennuis ont commencé.
Des hommes subitement venus des confins de l’arrière-cour m’entourent, je suis pris à partie. La vieille gueule toujours. On me bouscule, on doit me presser de questions mais je ne comprends encore rien de la langue. On tâte sans ménagement les poches de mon blouson, comme pour chercher une arme. La vieille échauffe les esprits elle en fait trop. Un des hommes me souffle dans le cou, comme un cheval ou un taureau et ses lèvres pincées contiennent sans doute la charge musculeuse qu’il me destine.
Un homme que je n’ai pas vu venir me saisit par les épaules et freine d’une main les ardeurs de mes assaillants. Il semble plaider en ma faveur, semble me chercher des excuses, répond à tous les échanges. Il postillonne, il crie sur les autres, il semble mettre en avant ma masse fluette, mes vêtements incongrus, ma qualité apparente de touriste. Les tonalités variables des débats me laissent espérer qu’il me vend un bon prix. L’homme au souffle de cheval lui fait signe que nous devons le suivre.
Mon avocat me guide au milieu de tous les autres, jusqu’à un minuscule café au fond de l’arrière-cour du marché, installé dans une sorte de verrière qui semble fragile, comme une petite serre où ne pousserait que de la buée. Nous sommes pourtant nombreux à y entrer, à nous y entasser le long d’un formica jaune. Je suis placé d’office au centre de la tablée, entre mon avocat et l’homme-cheval, qui crie le nom d’une bouteille d’alcool blanc, immédiatement débouchée et servie. Les verres se lèvent.
Impossible de dire combien j’en ai bus. Chaque bouteille suffit à peine à une tournée et chaque tournée abreuve à peine les hommes accoudés et sitôt les verres vides, une autre bouteille est déjà resservie. Les hommes parlent et rient fort entre eux, je ne fais qu’avaler des petits verres d’un mauvais alcool qui me chauffe et me brasse l’estomac. Je ne peux rien dire, je suis un passager embarqué dans une gigantesque saoulerie. Mon avocat m’agrippe et en souriant, caresse son index et son pouce.
C’est l’heure de payer. Je tente de lui faire comprendre que je ne peux pas tout payer. Il échange avec l’homme-cheval un regard désolé. Je sors les quelques billets et les pièces au fond de mes poches, je pose tout sur le comptoir. J’entends des protestations, sans comprendre d’où elles arrivent. Déjà, on agrippe mon manteau, on me crie dessus, on commence à me secouer, à me jeter comme un ballot. Mon avocat semble rêver, il n’intervient plus. Je reçois des coups au ventre, des petites claques.
Je me souviens d’être allongé dans un coin sale de la verrière. Je me souviens d’être dépouillé. Je me souviens que les hommes continuent à boire dans de grands rires. Je me souviens ne pas pouvoir me lever. Ma tête me fait mal de l’alcool et des coups reçus. Je me souviens avoir réalisé que je ne pourrai pas sortir seul d’ici, qu’il faudra que quelqu’un, une main amie ou une une main hostile, me saisisse et m’aide à me relever, me soutienne pour marcher. Je me souviens me réveiller sur un banc.
Les branches dénudées de l’arbre au-dessus de moi, perçues dans un lumineux contre-jour qui fausse ma perception du relief, dessinent un enchevêtrement de petits segments noirs, comme les réseaux de la carte muette d’un territoire parcouru par des pèlerins désorientés, cherchant leur chemin, contournant les reliefs, revenant sur leurs pas, hésitant à rentrer. Je passe un temps déraisonnable à chercher en vain la plus courte route pour faire la jonction d’un bord à l’autre de mon champ de vision.
Il faut que je me lève. Je suis là pour assister au vernissage d’un ami. Je suis attendu pour me montrer et dire quelques mots. Mes épaules me font mal, j’ai la lèvre inférieure tuméfiée, ma chemise est froissée, mal mise, tâchée. Je pue l’alcool. Sur le trottoir d’en face je vois l’arche de fer forgé du petit marché. Il est fermé désormais. Je n’ai pas idée du temps, ni de qui m’a déposé ici. Je n’ai plus mon manteau. Je peine à retrouver mes plus petits repères. Il doit être l’heure d’y aller.
Je marche, hagard. Mes pas, plus que ma volonté, me portent devant les grilles du centre culturel. Sur le perron, quelques invités me regardent, intrigués. Je n’ai pas pleinement conscience de ce que j’inspire. Je n’ai pas vu mon visage, je dois ressembler à un ivrogne fatigué. Je file me débarbouiller aux toilettes, mon ami entre et me demande ce qui m’est arrivé. « J’ai pris une cuite », c’est tout ce que je lui dis. Je ne parle pas de l’agression du marché. Il me regarde mi-amusé, mi-atterré.
Tout le temps du vernissage, j’ai l’impression de vaciller, de ne tenir debout que parce que l’on me regarde. Je ne comprends rien à ce que je vois. Des gens m’approchent, me sourient, certains tentent de me parler. Je me retiens devant eux de pleurer. L’attachée culturelle vient me saluer. Dans ses yeux, je vois les reproches. Je ne peux rien expliquer. Combien de temps ça dure ? On me porte une coupe de champagne, je crains d’avoir la nausée. Des douleurs se révèlent, dans le dos, les cuisses.
Au moment où tout le monde se retire, mon ami me demande si je tiens vraiment à le suivre au restaurant qu’il a réservé pour nous et quelques invités choisis. Vu mon état physique et ma prestation sur ce début de soirée, il attend que je décline et je décline en effet. Ils quittent la salle d’exposition et je reste en compagnie du personnel de l’établissement qui nettoie, essuie et range les coupettes, qui recompose des plateaux entiers d’amuse-gueule, qui expédie les miettes et plie les nappes.
Je traîne sans reprendre mes esprits devant les grandes photos exposées. Un enfant me menace de sa carabine et je saisis mal si la menace est réelle ou si mon esprit la crée. Des vieilles qui commercent sur une chaussée provoquent un sentiment confus de panique. Rien de ce que je vois et de ce qui me regarde ne peut maintenant m’apaiser. J’ai tellement tout dit et écrit sur ces regards, et cela m’a tellement coûté, qu’aujourd’hui je ne sais plus si je veux encore voir ou même seulement regarder.
Une jeune femme blonde du personnel de l’ambassade m’approche et me montre à son bras un gilet que quelqu’un a dû oublier. Elle me le tend, je m’en saisis et je le mets. Il sent un fort parfum boisé, masculin, comme de la tourbe. Je remercie la jeune femme, elle me demande si ça va et j’essaie de me faire comprendre par un sourire fatigué. Elle me propose dans ma langue si je souhaite venir prendre un café, si je veux bien l’attendre et, comme elle est jolie, je dis oui. Nous quittons le centre.
Nous marchons ensemble le long d’une avenue de grands magasins. Dans les vitrines, les mannequins fixent la lumière crue des lampadaires de la rue. Nous parlons très peu. Elle me dit « par là par là » en me pointant du doigt les directions. Je la suis. C’est une présence réconfortante. Pas une fois je pense à lui demander où nous allons. Par là me suffit. Mon regard se dilue dans la nuit, ne s’arrête que sur les accidents de la rue : un clochard comme moi, un chien à trois pattes. On est arrivé.
Elle ouvre une grande porte de service dans une artère cossue. Ce n’est pas un café et je marque un arrêt. Elle m’explique pour me rassurer que son frère est concierge et qu’il habite un logement sur le toit-terrasse du magasin et qu’il occupe ses nuits en tenant un bar clandestin, où n’entrent que des amis. Je lui demande si je suis son ami. Elle sourit et dit « J’aime bien vos blessures. » En montant, je réalise que je n’ai plus ni clés d’hôtel, ni argent, ni papiers. Que ce gilet pue le musc.
C’est dans la peau d’un autre que j’entre dans le bar clandestin. Une ancienne réserve du magasin, meublée de meubles de récupération dépareillés. Plusieurs groupes discutent sans s’amuser autour de bouteilles de bière et de vodka. Les gens sont jaunes, puis verts, puis jaunes. Mon hôtesse me montre du doigt à son frère derrière le bar, il me salue et monte le volume de l’ordinateur qui passe un genre d’électro fatiguée. Elle me rejoint avec deux bières à la main et nous allons sur la terrasse.
Je lui dis « j’ai passé une drôle de journée », je lui raconte le marché, la vieille qui gueule, les hommes qui rappliquent, mon traquenard éthylique, les coups, le vol, le réveil sur un banc, le vernissage comme nimbé de coton. Elle rit, elle m’a vu hébété toute la soirée, cherchant du regard un regard à accrocher, les joues sales. Elle m’apprend que j’ai déjà beaucoup bu. Je ne m’en souviens plus. Son frère entre temps a déjà remis plusieurs fois des bières. Elle me demande si je veux visiter.
Nous sortons de la réserve clandestine et empruntons des escaliers et des couloirs de linos vieillis avant d’entrer par une petite porte dans le grand magasin endormi. Son frère en est le veilleur, nous ne risquons rien. Les lumières extérieures éclairent les allées, les présentoirs. Je touche des pulls en cashmere, j’ai soudain envie de dormir. Je réalise que je suis complètement saoul. Elle m’entraîne dans une cabine, nous nous déshabillons à peine, et je m’endors avant que quiconque ait joui.
Dans mon rêve, je tente d’embrasser la paroi chaude d’une haute falaise. Je grimpe avec aisance, sans aucune protection. Je rampe à la verticale, chacun de mes gestes trouve à parfaitement s’achever, mes doigts, mes mains trouvent aisément des prises. Je suis à des centaines de mètres de haut et il m’en reste encore des centaines à parcourir. À mi-course, l’ombre furtive d’un rapace ternit mon ascension. Je me dis « à quoi bon ? » et je suis soudain incapable d’aucun mouvement. J’ouvre les yeux.
Le cauchemar continue. Je me réveille la tête sur la moquette rêche du magasin, couché dans des cartons et sur un lot de pulls en cashmere complètement chiffonnés, entre une cabine d’essayage et une grande vitrine donnant sur une rue passante de Niš. C’est le jour, les haut-parleurs diffusent une douce musique jazzy. Mon pantalon est descendu sur mes chevilles, j’ai le cul à l’air. La jeune femme a disparu. Je me remets un peu, le magasin n’a pas encore de clients, sortir d’ici m’est impossible.
Je reste planqué au moins une heure derrière ma cabine en tentant de ne pas me faire repérer par les vendeuses qui soignent leurs étalages et j’essaie de reconstituer ce qu’est ma vie depuis vingt-quatre heures. Je suis venu passer trois jours ici pour assister au vernissage d’un ami photographe, je me suis fait tabassé, saoulé, baisé et je serre dans mes bras des pulls onéreux qui s’imprègnent lentement de l’odeur écœurante issue de l’écrasement de couilles de cerf. Je ne suis pas fait pour ça.
Je prends un air blasé de touriste et je fais mine de m’être trompé de magasin pour ostensiblement viser la sortie. Les vendeuses me regardent étonnées. Il m’en coûte de jouer la comédie, j’aimerais vraiment mieux pleurer sur leur épaule. Dans la rue, je n’ai plus rien. J’ai faim. Je n’ai plus un sou. J’aimerais prendre une douche, m’habiller. Je ne saurais pas retrouver mon ami. Je ne sais plus où aller. J’arpente les rues pour retrouver le banc d’hier, pour revenir aux derniers repères connus.
Les gens me regardent bizarrement dans la rue. Comme si j’étais un étranger mais pas un étranger connu, un étranger étrange, dont même l’étrangeté leur serait étrangère. Je passe devant un groupe de vieilles femmes, je lève la tête, je reconnais l’arche de fer forgé. Il manque des lettres, on ne sait pas qu’il s’agit d’un marché. D’ailleurs il ne faut pas y entrer, c’est la porte des enfers. Mon banc est en face, je traverse la rue et je vais m’y allonger. Les vieilles au loin se moquent de moi.
J’attends sur mon banc sans savoir que faire. Je quémande des yeux des restes de sandwich. Une personne me demande quelque chose et je dis que je ne comprends pas. Elle dit qu’elle ne me comprend pas. Elle me donne quelques pièces, je la remercie. Elle ne comprend pas. La matinée passe. Je dois retrouver mon ami mais la salle d’exposition du centre culturel n’ouvre que l’après-midi et je ne suis même pas certain qu’il y passera. Je ne veux pas m’éloigner. Je dors un peu et je me sens vulnérable.
Dans la rue que j’arpente jusqu’au passage à niveau, de très nombreux magasins d’accessoires pour automobiles, des huiles, des pneus, plusieurs drogueries, des quincailleries, des cafés, des petites épiceries, quelques kiosques de snacks à emporter, des pharmacies, une boutique d’aliments pour animaux, un magasin qui vendait des portes et des huisseries, un magasin d’ameublement contemporain, plusieurs vitrines closes, des façades éventrées. Je monte, je descends la rue, comme un vieux clochard.

En fin de journée, je la vois s’approcher de moi avec un grand sourire. Elle sourit de me voir ici, me dit qu’on me recherche au centre, qu’on s’inquiète pour moi, qu’elle est partie ce matin pour se rendre au travail et qu’elle n’avait pas osé me réveiller, sur mes cashmeres. Elle avait prévenu son frère que la sécurité du magasin m’amènerait sans doute à lui aux premières heures du jour, elle lui avait laissé pour consigne de me ramener à l’expo. Ses yeux sont rieurs, son visage est très doux.
À chaque arrêt du bus qui nous ramène au centre, je croise le regard de passants. Eux ou moi détournons les yeux et nous passons à autre chose, un autre élément du décor. Nous sommes l’un pour l’autre des décors mouvants sur lesquels n’accroche aucun atome. J’oublierai le gilet musqué sur le siège en sortant. Je ne sais toujours pas le nom de la jeune femme blonde. Je ne comprends toujours rien à ce que je vois, je suis seulement heureux de ne pas être chez moi. J’ai cette chanson dans la tête.
[photos (c) Joao Garcia]
