1 – Il pousse la lourde porte vitrée de l’équipement culturel. Depuis la dernière fois rien a changé. Un pas dans le hall gris, une exposition de peintres amateurs. Depuis la médiathèque, trois mêmes vieilles têtes blanches et une bibliothécaire le regardent pousser. Un second pas, le souffle profond de l’ennui. Une bombe d’ennui explose. Le choc violent d’une onde d’ennui le balaie d’un souffle. De gros morceaux d’ennui, aux arêtes brûlantes, lui emportent l’estomac. Des fragments d’ennui, plus petits, lui grêlent le visage. Des particules d’ennui piquent la surface entière de ses poumons. Ses mouvements soudain sont lourds, empêchés par une cendre d’ennui qui s’immisce dans les plis de son corps. Ses yeux se révulsent et ne voient que l’ennui. L’ennui comme principe de son existence. L’ennui maternel, primaire et secondaire. L’ennui supérieur, obligatoire et optionnel. L’ennui à plein temps, à temps partiel et à temps perdu. L’ennui quotidien, hebdomadaire et mensuel. L’ennui comme labeur et loisir, l’ennui domestique, l’ennui salarié, l’ennui promotionnel. L’ennui en boîte. L’ennui en télécommande. L’ennui en téléchargement. L’ennui comme soin palliatif. L’ennui mortel. Un troisième pas dans le hall, il traverse l’ennui. Ses livres à rapporter, un retard à combler, des excuses à formuler. Sa vie s’ordonne dans l’ennui sans qu’il n’y puisse rien, les jours s’agrègent aux jours, il ne refuse rien, il ne demande rien, il espère qu’on ne viendra jamais le déranger, il prend grand soin de n’ennuyer personne.
