Bonheur portatif

par Philippe Guerry


2 – Nous allions devenir rois. Rois d’une province saumâtre. Nos cousins pourrissaient et chutaient les uns après les autres du grand arbre généalogique. Ils heurtaient avec mollesse les racines exubérantes de notre vieille famille et se noyaient dans la terre boueuse de nos origines. Nos cousins grands singes parfaits imbéciles repus. Confits de mort. Sur la ramure progressivement dépouillée, il ne restait que nous, qui nichions sur une fourche haute. Nulle envie d’en descendre. Nous allions devenir rois et régner sur les provinces désertes et insalubres de nos aïeuls. Des terres à nous abandonnées un jour funeste par un monarche moqueur, convoitées depuis par une bruine chaude et envahies seulement de moustiques gris. Certaines soirées d’hiver, des migrateurs perdus saluaient la seigneurie de leurs fientes et même l’horizon se jouait de ce fief spongieux en ne tirant qu’un jour sur deux une ligne fantomatique à travers la brume. Nous allions devenir rois d’un marais, mauvaise terre, mauvaise famille. Nulle envie de descendre de l’arbre dégénéré mais l’audace d’un renoncement à ce trône de tourbe et de roseaux aurait patiné d’un lustre incongru nos verts consanguins, aurait lavé nos pleutres ancêtres d’un peu d’indignité. Cette perspective nous était plus insupportable encore qu’un règne absurde sur une terre absurde. Nous condescendîmes à être couronné et à sourire avec arrogance à nos tantes endeuillées. Un crapaud fut nommé ministre et l’aîné de nos oncles fût son laquais.