Bonheur portatif

par Philippe Guerry


3 – Il y a, au village, deux orphelinats distincts. Au premier, on confie les aînés ainsi que bon nombre de filles, les enfants inattendus, ceux présentant des difformités et les surnuméraires. Au second, cadets et benjamins, filles restantes, enfants méprisant ostensiblement leurs parents, ceux qui refusent le sein de leur nourrice, qui manifestent trop d’apathie ou d’énervement et les enfants inqualifiables. On les maintient ainsi dans l’un ou l’autre établissement à l’abri des dangers de la société, les instruisant seulement de ce dont il est nécessaire d’être instruit. Quand les draps se souillent de tâches brunes ou nacrées, on déplace les incontinents de l’orphelinat vers une dépendance du vieux château communal, le temps que ces désordres de printemps prennent fin et que les filles sortent grosses. De là, les hommes s’enrôlent dans l’armée – il y a toujours une guerre à mener au lointain, les femmes attendent d’enfanter. Celles qui survivent vaquent ensuite aux diverses tâches qui ne manquent pas au village. Les autres s’éloignent. Les enfants, selon les qualités propres qu’ils semblent prouver dans leurs premières semaines, sont confiés à l’un ou l’autre des orphelinats.

La perpétuation de cet équilibre communal s’accommode de cette rudesse apparente. N’en déplaise à ceux qui nous moquent, à vingt ans il reste en effet quelques belles journées à vivre.