Aujourd’hui, je croise “apiloté” dans le journal Sud-Ouest, à propos d’un appel à souscription pour une édition en saintongeais de Coke en stock d’Hergé. La traduction complète du titre est “Charboun apiloté” et je cherche à comprendre pourquoi je m’arrête sur apiloté plutôt que sur charboun, qui semble plus exotique. Le saintongeais, j’en comprends les quelques mots sans cesse resservis lorsqu’il s’agit précisément de montrer que l’on a du patois dans les veines : “aller quérir un sia d’éve” pour aller chercher un seau d’eau, “passer la since” pour la serpillère ou “boun’gen”, employé surtout comme parole consolatrice dans un sens proche de “mon pauvre”. Autant dire que je n’y connais rien. Le saintongeais, pour moi qui suis originaire d’Aunis, je vois ça comme une curieuse langue voisine, pas incompréhensible et pas suffisamment lointaine pour que les horizons qu’elle ouvre ne me soient déjà connus. Mais pourquoi retenir apiloté plutôt que charboun ? Peut-être parce que charboun semble trop évident, trop patoisant. Dans ce charboun, le charbon transparaît, le coke affleure. Amusant donc, ce charboun, folklorique, mais finalement sans surprise. En revanche, l’apparente familiarité d’apiloté intrigue davantage, son faux air de participe passé revenu d’un tour du monde, sa proximité sonore avec l’aventureux “à piloter”. Davantage de trouble, davantage de mystère, un petit côté “Vous êtes la traduction saintongeaise de “en stock” ? vous avez voyagé dans les cales du Ramona ? Mon Dieu, comme c’est excitant !” Je pressentais la connivence possible avec cet apiloté jusqu’à ce qu’un hoquet me fasse remonter “rapiloter”, que je me rappelle soudain avoir toujours employé dans le sens de “mettre en tas, rassembler” en pensant que la francophonie toute entière me comprenait. Apiloté/rapiloté, bon sang mais c’est bien sûr ! apiloté me revient d’un québec intime, d’une lointaine fabrique de racines. Comme un notaire de Saintonge, apiloté me rappelle à mon héritage linguistique. J’aurai sans doute peu à dire de ce parent lointain mais il est sans conteste de la famille. Boun’ gen.
