Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Juillet – Spa, outch, Tumblr

1er juillet
J’ai entendu le premier chant d’oiseau dans ce qui devait être l’aube. J’ai pris un café sur le port avec Benjamine. Elle m’a fait réaliser que j’étais moi aussi un Benjamin, ce que je ne m’étais jamais formulé. Emmanuel nous a trouvé un challenge : trouver à faire imprimer une affiche en ville. Le temps dont nous disposions confortablement avec Benjamine s’est mué en course contre la montre. Nous avons réussi. Nous avons gagné haut la main le quiz parent-enfant du dernier atelier d’anglais de Benjamine. (J’ai consacré une partie de l’après-midi à la rédaction de mon pensum délibératif mensuel.) Je suis allé à vélo jusqu’au magasin bio. J’ai cuisiné mon petit tofu aux lentilles, avec un verre ou deux de Pinot noir. J’ai lu Aux voleurs, de Bruno Gibert.

2 juillet
J’ai acheté deux douzaines d’huîtres. Ma carte n’a pas fonctionné et Emmanuel a payé. Nous avons été les trois derniers à pouvoir entrer pour la séance de cinéma, complète. Nous avons eu trois places éparses. J’ai pris une glace au chocolat mousseux (?). La carte de ma chérie n’a pas fonctionné et Emmanuel a payé. J’ai lu Je me souviens donc j’invente, de Duarte Da Silva Cerqueira. Nous avons regretté le visionnage de la suite du film vu cet après-midi.

3 juillet
J’ai bravé la plaie des porteurs de lunettes : la petite pluie fine. J’ai pris un premier mini-croissant au buffet. J’ai pris grand soin d’enregistrer toutes les communications scientifiques. J’ai pris un deuxième, puis un troisième mini-croissant à la pause. J’ai connu quelques petits moments de solitude dans l’assemblée. Je suis passé devant une devanture annonçant l’ouverture d’un “spa capillaire”, ce qui m’a laissé perplexe. J’ai salué Xavier et je me suis pris un vent. J’ai salué Alice. Le libraire a ajouté un cinquième livre offert aux quatre achetés. J’ai salué Pascale, j’ai salué Marie. (On m’a annoncé des vagues de visites sur les prochaines semaines.) J’ai séché sur deux délibérations de mon pensum délibératif mensuel. J’ai lu Mes nuits avec une intelligence artificielle, de Stéphane Rose.

4 juillet
J’ai rechargé en vain la page de résultats d’exam de Cadette. J’ai reçu son mail enthousiaste, mention Très bien, 18 en philo, 20 au Grand oral. J’ai découvert cet acronyme inédit en rédigeant mon pensum délibératif mensuel : le PAPA, Périmètre d’Attente pour un Projet d’Aménagement. Emmanuel nous a offert un original de ses superpositions. (J’ai avancé très laborieusement sur mes différentes tâches.) J’ai salué Alain et Eve, Éric et Mariane, et Antoine. J’ai retrouvé un vieux copain. J’ai bu du kombucha pour la première fois, puis de la bière, puis du vin. J’ai cuisiné un repas express à 23h. J’ai rebu du vin.

5 juillet
(Je me suis réveillé dans la nuit, soucieux de savoir si Junior allait se lever.) J’ai envoyé mon pensum délibératif mensuel. J’ai fait une lessive de blanc. J’ai envoyé les textes de la newsletter. J’ai étendu ma lessive. J’ai mangé dehors avec Junior et Cadette. J’ai envoyé l’interview pour le blog. J’ai envoyé mes factures pour les travaux du mois précédent. Je me suis senti plus léger. J’ai lu Mille et une bornes de Tony Durand. La marchande de la supérette m’a fait une réduction de la moitié du prix sur son filet de patates un peu germées. J’ai fait deux salades presque grecques. J’ai plié le blanc. J’ai vu le soleil se coucher dans la mer.

6 juillet
L’infirmière m’a appelé. J’ai compris pendant son coup de fil que je n’allais pas passer la journée que j’envisageais. J’ai appelé ma mère. J’ai essayé d’appeler la tutrice. J’ai rappelé ma mère. J’ai précipité le passage au magasin d’ameublement. J’ai failli renverser une horloge avec mon paquet. J’ai chargé la voiture, déchargé la voiture, rechargé la voiture. J’ai à nouveau essayé d’appeler la tutrice. J’ai à nouveau déchargé la voiture. La tutrice m’a appelé. J’ai à nouveau rechargé la voiture. J’ai déchargé une dernière fois la voiture. Je suis allé me baigner. J’ai mangé des tomates farcies.

7 juillet
J’ai eu en tête toute la matinée The Partisan, de Léonard Cohen. J’ai peut-être rédigé mon dernier article avant les vacances. J’ai révisé un peu d’espagnol. J’ai monté des meubles bon marché et ça m’a pris un temps fou. J’ai ruminé contre ma mère acrimonieuse. J’ai transpiré à grosses gouttes. Je suis parti précipitamment, sans avoir monté tous les meubles. Je suis arrivé en retard pour accueillir les hôtes de ma sœur. J’ai fait la visite sans dessus-dessous. J’ai égaré quelque part mes lunettes de soleil. Je suis allé me baigner. On a retrouvé mes lunettes, évidemment oubliées pendant la visite. On a mangé des pizzas en famille dans la cour.

8 juillet
J’ai décliné l’invitation à aller voir des films au festival du film. J’ai mis mes doigts dans un brownie en miettes très addictif. J’ai lu à voix haute le journal en ligne d’Erica Von Horn. J’ai écrit un texte pour une revue. Les travaux dans le voisinage ont continué, un samedi. Le va-et-vient hebdomadaire des estivants locataires a commencé. J’ai fait une sieste. J’ai lu en diagonale Éloge des vertus minuscules, de Marina van Zuylen. J’ai accompagné Cadette à festival. J’ai récupéré Emmanuel. Nous avons cuisiné ensemble. Nous avons bu ensemble.

9 juillet
Je n’ai pas entendu l’orage. Je me suis baigné dans la mer, à deux reprises, et allongé sur le sable. J’ai ouvert deux douzaines de petites huîtres. Nous avons mangé dehors, coiffés de chapeaux de paille. J’ai mangé de la jonchée. J’ai fait une sieste, comme pratiquement toute la maisonnée. Emmanuel m’a donné quelques billes pour une prise en main express de Substack. Je suis allé faire une promenade à vélo avec Emmanuel. Je suis passé voir Junior à son boulot d’été. Je me suis enfoncé dans des sables faiblement mouvants, jusqu’à mi-mollets.

10 juillet
J’ai expédié les affaires courantes (mails, factures et rendez-vous) et entrevu une possible période de vacances. J’ai accompagné Emmanuel à la gare. J’ai récupéré un rouleau de papier peint à motif géométrique sur un stand de vide-maison. (Je n’ai pas pris le puzzle de 1 500 pièces représentant “L’Académie de musique d’Anatolie”.) (Les travaux chez le voisin n’ont pas cessé de la journée.) (Après les travaux, le gars qui dort sur le chantier a passé deux fois un album des Gypsy Kings.) J’ai craint une rechute de workaholisme de ma chérie.

11 juillet
J’ai écrit un texte pour une revue. Benjamine a été acceptée dans sa classe à horaires aménagés, elle aura mené sa candidature en toute autonomie. Plusieurs mails sont finalement tombés coup sur coup, ma période de vacances aura été de courte durée. J’ai goûté d’un fondant à la châtaigne. J’ai cuisiné des pennes aux asperges et petits pois.

12 juillet
J’ai cuisiné une pizza aux courgettes. La synchronisation de mon ordi à mon nuage a foutu en l’air toute l’arborescence que j’avais mise en place. La cuisson de la polenta a fait sauter de l’huile partout. J’ai lu Rimbaud, Rambo, Ramuz de Nathalie Perrin.

13 juillet
J’ai lancé et étendu une lessive avant le lever de la maisonnée. Je suis passé chercher le dernier meuble à monter chez ma mère. Dans le magasin de bricolage, j’ai cherché des chevilles, j’ai trouvé des tourillons. (J’ai ouvert le sachet de tourillons précisément au moment où je me suis rendu compte que je n’en aurai finalement pas besoin.) J’ai fini le montage des meubles, dont le remontage correct du tiroir du bureau.

14 juillet
J’ai remonté un marché trop densément peuplé pour moi. Les retrouvailles bruyantes des copines de ma chérie sur la terrasse du restaurant m’ont laissé craindre le pire pour la suite du repas. La galette végétarienne était absolument quelconque. J’ai écourté sans grand regret ma participation au repas pour accompagner Cadette à son travail. J’ai pris le temps de musarder chez le libraire, étage et rez-de-chaussée. J’ai racheté Fictions, de Borges, pour relire La Bibliothèque de Babel. Les voisins ont entamé un “Joyeux anniversaire” un poil dissonant. J’ai écouté un vrai beau brouhaha. Je me suis endormi avec le bruit des vagues.

15 juillet
J’ai reçu le Matricule des anges. J’ai mangé ma dernière glace avant au moins quatre jours. (J’ai scanné la mauvaise carte de fidélité et j’ai bloqué la caisse automatique.) J’ai envoyé un texte à une revue. J’ai croisé João. J’ai regardé le feu d’artifice à distance du reste la famille avec Cadette. Nous avons fait les bons choix d’itinéraire et de stationnement pour nous éviter la galère et nous avons remonté une marée humaine à contre-courant.

16 juillet
J’ai commencé mon régime de purge. J’ai trouvé sur le blog d’Anne Savelli une liste de journaux en ligne. J’ai envoyé un message, sans envisager qu’il allait être public. J’ai lu Mains, fils, ciseaux, de Norbert Czarny. Anne Saveli m’a répondu.

17 juillet
J’ai acheté mon premier ebook. (Le lecteur d’ebook gratuit que j’ai téléchargé interrompt la lecture par des incitations récurrentes et minutées à passer la version pro.) J’ai pris un café sur la plage avec ma chérie. J’ai continué mon régime œuf fromage biscottes. J’ai prêté ma carte d’accès à la déchetterie aux gars du chantier d’à côté (même s’ils ne sont plus censés œuvrer pour des travaux bruyants depuis la fin de la semaine dernière, par arrêté municipal). J’ai ajouté une nouvelle pièce à ma collection de lieu d’attente en pleine conscience : une aire de covoiturage (d’où j’ai actualisé le présent journal). J’ai glissé un livre très en retard dans la boîte à livres de la médiathèque fermée. Je suis allé me baigner avec les filles et ma chérie. J’ai regardé Ne croyez pas que je hurle, de Frank Beauvais, sans me souvenir si je l’avais déjà vu ou non.

18 juillet
Une eau marron, terreuse, est sortie en crachotant des robinets de la maison. J’ai téléchargé un nouveau lecteur d’ebook, moins intrusif. J’ai retrouvé et relu une précédente tentative de journal, abandonnée. (Je n’ai rien fait de l’après-midi.) J’ai préparé l’examen de demain, dans un concert de gargouillements.

19 juillet
Je me suis écœuré de la solution laxative. J’ai reçu un cadeau par la poste, et dans le cadeau, un cadeau. J’ai lâché le récit d’admission à l’épisode du doigt coupé. J’ai ajouté une nouvelle salle d’attente à ma collection. Puis une autre, nu avec charlotte. J’ai tout entendu des menus conflits de pause-déj du personnel infirmier. Une autre salle d’attente, perfusé. J’ai répété une fois, deux fois, trois fois mon nom, mon prénom, ma date de naissance, l’heure de mon dernier repas, la nature de mes selles. Je n’ai pas retenu un “outch” à la pause de la perfusion sur la main. Je me suis allongé sur le côté droit quand on m’a demandé de m’allonger sur le côté gauche. Je me suis endormi avant même le début de mon premier film de fesse. J’ai adoré mon réveil en salle de réveil, comme tiré d’un profond sommeil. Le croissant, l’éclair au chocolat et le pain beurré du goûter m’ont paru délicieux.

20 juillet
Je me suis acquitté d’un dernier article avant suspension temporaire d’activité. J’ai salué Walid, Frédérique, Marc, Marie. Le distributeur de café était hors-service. J’ai attendu Viki et Pier. Je me suis trompé de jour pour la réunion. J’ai discuté avec Isabelle. Les voisins ont fait nettoyer leur toiture avec un produit qui puait la javel. J’ai cuisiné des poivrons au basilic thaï. J’ai lu, relu, réécrit un texte pour une revue. J’ai cuisiné une ratatouille à ma façon. J’ai lu La Couleur des choses de Martin Panchaud. À quelques rues de la maison, une mauvaise fanfare a martelé toute la soirée Les yeux d’Émilie de Joe Dassin.

21 juillet
À force d’arpenter les rayons, j’ai retrouvé le titre du livre que j’étais venu chercher à la bibliothèque, que je n’avais pas noté, et qui m’échappait. J’ai renoncé à courir pour attraper le train, je n’étais pas chaussé pour. J’ai envoyé mon texte à la revue. Je me suis goinfré de biscottes. J’ai replongé dans la guimauve. J’ai cuisiné trop tôt (ou les filles sont revenues de leurs courses trop tard.) Nous avons regardé Viridiana, de Luis Buñuel. Mon agenda affiche “aucun événement au cours des 2 prochaines semaines” pour la première fois cette année.

22 juillet
J’ai remonté la plage avec ma chérie et observé les tableaux de saison. J’ai temporisé dans la rue pour éviter la discussion avec la voisine bavarde. J’ai découvert le nom de l’étoile de mer à 11 branches que Cadette avait observée à Colera : un crachat d’amiral. J’ai préparé une belle salade d’été. J’ai lu Au bonheur des titres, de Thierry Paquot. J’ai mangé une gaufre.

28 juillet
Nous avons descendu les remparts arborés de la ville, jusqu’à ce qu’une librairie nous arrête. J’ai reçu un coup de fil pour un problème à régler à 200 kilomètres d’ici. Nous avons découvert la belle médiathèque de la ville. Nous avons discuté avec la médiathécaire : l’informatique de l’agglo a été piratée la veille, rendant l’inscription, la consultation du catalogue et l’emprunt des documents totalement impossibles. La pluie nous a contraints à un repli au moment du dessert. Nous nous sommes installés dans les fauteuils, dans des salles presque désertes, et nous avons lu jusqu’à la fermeture. J’ai fait un tour de ville en voiture avec Cadette. Nous avons pris un verre sur la petite place. Sur la table, le recto comme le verso d’une boîte métallique de cigarillos faisant office de cendrier affichait de vilains orteils gangrenés. J’ai lu les deux bandes dessinées achetées par Benjamine le matin. Nous avons regardé un peu dubitatifs un vieil Almodovar. J’ai reçu un avis de réception ambigu de la revue à laquelle j’ai soumis un texte : je n’ai pas compris si ma proposition était recevable ou pas.

29 juillet
Nous avons fait un tour rapide au marché. Nous sommes allés dans un grand entrepôt commercial faire les courses de Cadette. J’ai fait de l’attente en pleine conscience dans la grande allée centrale, j’ai observé les grands, les petits, les gros, les en jogging et les voilées, les affairés et les badauds, les familles et les solitaires… Nous sommes allés voir notre ancienne maison, qui nous a semblé figée dans un jardin devenu luxuriant, presque trop. Nous sommes allés cueillir des mûres dans un gigantesque potager et ce fût un très bon moment. Nous avons fait un second tour pour montrer à Benjamine sa maison d’enfance. Nous avons mangé nos mûres, presque déjà trop acides. J’ai regardé Premier contact, de Denis Villeneuve, avec Cadette.

30 juillet
Nous sommes allés au marché et nous y avons retrouvé notre dealeur mythique de chèvre poivré. Nous nous sommes peut-être mutuellement reconnus. Nous avons assisté à une altercation tendue, avec shoot dans des cartons et jet de tomate, entre une jeune zonarde querelleuse et un maraîcher énervé. Nous avons acheté des aubergines farcies végétariennes. Nous avons pris un café au Rex. Rien n’a changé dans cette partie de la ville. Je suis allé reconnaître les voies d’escalade avec Cadette. Nous avons pris un peu de hauteur dans la vallée. Nous avons rivalisé d’acrobaties pour faire le point sur une grosse araignée jaune. J’ai estimé sur un calculateur en ligne la distance et la durée approximatives d’une potentielle randonnée.

31 juillet
(Je me suis fâché avec l’estivant d’en face, qui commençait à privatiser les places de stationnement dans la rue à coup de cônes de chantier.) (Comme à l’accoutumée, mon agacement est sorti de manière maladroite.) (La nouvelle politique de publication de tumblr, limitant les posts à 4 096 caractères, a achevé de me convaincre que ce réseau n’était plus pour moi et que j’allais le quitter.) J’ai mangé des tomates farcies.