Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Octobre, semaine 40 – Cravate, chasseurs, marelle

1er octobre
J’ai fini ce matin La fin des nuages, de Mathieu Simonet. J’avais écouté avec intérêt Mathieu Simonet parler de son livre à la radio, et j’ai finalement été un peu déçu à la lecture dudit livre, un peu décousu, un peu superficiel, pas aussi poétique que ce que le sujet laissait espérer, comme si l’écriture était mue par une forme de nécessité, d’urgence, que l’on entend bien, mais qui dilue le propos. Nous sommes allés faire un tour à vélo, jusqu’à la réserve naturelle, avec une pause café-croissant à l’un des petits établissements du port. Nous avons vu lentement gonfler la masse des joggers du dimanche. Il faudrait que je me remette à courir – j’ai repris ce que j’avais réussi à perdre – mais pour l’heure, je ne m’y résous pas. Le vélo est une alternative bien plus satisfaisante, au moins d’un point de vue contemplatif. J’ai entamé Le plus court chemin, d’Antoine Wauters, et j’ai sans cesse interrompu ma lecture pour prendre des notes, pour l’atelier d’écriture, entre autres. J’ai échangé quelques SMS avec Cadette, notamment sur la façon de préparer la courge-spaghetti. J’ai photographié dans un vide-maison un lot de cravates pour Benjamin, qui ne s’est pas montré intéressé.

Il a fait une chaleur estivale et c’était pénible. J’ai continué ma lecture dans le patio, plus frais, plus humide, et j’ai tué un moustique qui me tournait autour en plein vol. J’ai immédiatement consigné ce haut fait d’armes dans les présentes notes et j’ai repris ma lecture. J’ai terminé Le plus court chemin en milieu d’après-midi. Je n’ai plus de place dans ma bibliothèque et les deux lectures du jour ont fini empilées n’importe où. J’ai frotté à la Terre de Sommières mon tee-shirt blanc que j’ai constellé de sauce caramel.

2 octobre
J’ai relu au petit matin le chapitre de Marelle, de Julio Cortázar, que j’avais lu hier soir, avant de m’endormir. Je n’en avais rien retenu. Il ne faut pas lire quand on tombe déjà de sommeil. J’ai bataillé avec mon petit appareil photo. Ça m’attriste de ne pas parvenir à m’en servir correctement, il y a trop d’électronique et je ne connais pas les réglages de base. J’ai retrouvé ma petite communauté d’errants matutinaux : ceux qui se promènent, ceux qui sortent le chien, ceux qui font de la marche sportive, ceux qui béquillent, ceux qui courent, ceux qui pédalent, ceux qui travaillent, seuls, en couple, en groupe, plutôt des vieux (des « jeunes retraités ») mais pas seulement, pas d’enfants en tout cas, sauf un, dans les bras de sa mère, qui m’a fait bonjour de la main. J’ai aimé prononcer « platelage » en roulant sur le platelage, et je n’ai pas aimé lire « collaborateurs » dans l’intitulé inepte du mail « invitez vos collaborateurs à rejoindre l’espace pro. » Mon activité la plus stimulante de l’après-midi aura été l’étendage d’une lessive de blanc. Je sens bien que je renâcle devant tous mes travaux du moment, absolument aucun ne m’intéresse. Il y avait des vers blancs dans la poubelle de la cuisine. Je suis tombé sur ce mot, « éléatique », dans Marelle, que je connaissais pas.

3 octobre
La pluie est enfin tombée, et la température avec elle. J’ai sorti mes Docs et mon ciré, et enfourché mon vélo. J’ai laissé passer une averse à l’abri d’un petit cabanon du port. J’ai vu une mère péter un câble sous mes yeux, dents serrées par la colère, au prétexte que son écolier de fils, à vélo lui aussi, n’avait « même pas pris de K-Way, ça m’énerve ! » Ce sont les jours du mois où je reçois de pleines brouettes de newsletters « Actualités du mois à venir ». J’y contribue désormais un peu, même si je réfléchis à une autre périodicité pour l’envoi de ce journal, hebdomadaire peut-être, et avec un mois de décalage, comme Fuir est une pulsion de Guillaume Vissac. J’ai bricolé une carte postale à partir d’un extrait de Le plus court chemin, d’Antoine Wauters :

J’ai découvert à cette occasion que mes dernières photos ont toutes été prises au format .heic sans que je n’en sache rien, il m’a fallu toutes les convertir pour les retrouver. J’ai informé de mon passage à l’imprimerie, et la réponse par SMS, « Parfait, ad’tal », m’a fait sourire. Une tempête porte mon prénom et tout de suite, c’est vigilance rouge pour fortes pluies et orages. La réunion de l’après-midi a été, à nouveau, parfaitement inutile. Une troisième est d’ores et déjà programmée dans quinze jours. Dans mon rétroviseur, à l’entrée du front de mer, un couple de danseurs dans un genre de cha-cha.

4 octobre
Les oiseaux dans la baie sont plus nombreux, et moins actifs. Il fait froid il faut dire, moi-même j’ai eu les doigts gelés. Sur un coup de tête, sans vraiment avoir réfléchi mon geste, j’ai jeté une bouteille à la mer, en l’occurrence j’ai envoyé le recueil de plusieurs de mes textes, accompagné d’un courrier écrit à la hâte, à un auteur qui est aussi éditeur. Une précédente expérience de soumission éditoriale m’incite à ne pratiquer cette forme de mendicité que sous ce mode spontané, et à très petites doses. On n’a pas le temps d’y mettre de l’affect, on n’oublie vite ce que l’on vient de faire, et le refus en retour passe comme un rappel de facture impayée. Ce matin encore, je n’ai pas réussi à me mettre au travail. Je crois que j’arrive à saturation des mots de cette communication institutionnelle qui me nourrit. Je me suis mis tard à la tâche et j’ai travaillé vite, ça donne le change. J’ai avancé, au prix parfois de quelques accélérations, dans les bavardages de Marelle.

5 octobre
J’ai fait du sans-les-mains sur la piste cyclable qui longe les rochers. Un mulot a traversé devant le vélo. Avant la réserve, un authentique garde-champêtre m’a arrêté dans ma course et conseillé de changer d’itinéraire. Une « battue administrative » était en cours dans les marais et « il risque d’y avoir des tirs et des sangliers. » J’ai tourné en rond dans des petites rues cabossées, me faisant doubler par des gens en bagnole qui allaient travailler. J’ai entendu les aboiements de la meute et j’ai fait demi-tour. J’ai retrouvé mon garde-champêtre, en chasuble orange, qui m’a souhaité une bonne journée. Je me suis offert deux croissants pour me remettre, puis j’ai feuilleté internet avec un café. Je me suis soumis à mes propres consignes d’écriture aux côtés des étudiants. Les ateliers à l’Université restent encore trop faiblement fréquentés et nous avons commencé à envisager qu’ils soient arrêtés à brève échéance. Je suis assez partagé quant à cette perspective : d’un côté, je quitterais à regret un terrain de jeu apprécié, de l’autre, ça redonnerait un peu de mou à un calendrier très serré. Décision sous quinzaine, j’accepterai le verdict de la vox studenti. En attendant, j’ai récupéré les livres prêtés à Oscar.

6 octobre
Je me suis réveillé vers 4h, avec l’impression confuse d’avoir ressenti un petit séisme, absolument pas confirmé par les réseaux de vigilance. J’ai mis du temps à me rendormir, et eu du mal à rouvrir les yeux. Pas de garde-champêtre ce matin, pas de battue, pas de sangliers, pas de tirs, pas de meute. Juste le calme au fond de la baie, la lumière rasante du soleil sur l’herbe des marais et des mirages d’île tremblants sur l’horizon. J’ai fait un semblant de sieste puis j’ai méticuleusement arraché d’un coup de dents la tête de mes amis toxiques, les oursons à la guimauve. Dopé par le sucre, j’ai fini par rédiger mon quota de brèves. Les maçons sont revenus pour achever le chantier voisin, et on entend plus qu’eux. J’ai écouté en boucle Lovage, le nouvel album de Timber Timbre. J’escamote toujours plus les dialogues de Marelle.

7 octobre
Le traducteur intelligent de mon navigateur m’a invité à ne pas rater cette bonne affaire : « Saisissez ces produits boursiers bas avant qu’ils ne se dorchent. » J’ai aimé les petits pâtés de sable alignés face à la mer ce matin. J’ai aimé y voir « un barrage contre l’Atlantique », métaphore de notre condition littorale avant qu’elle ne se dorche, même si je sais qu’il s’agit, plus prosaïquement, du rechargement de la plage par brouettage, ce qui n’est pas moins poétique.

J’ai raté les photos des reflets du soleil dans les trous d’eau que font les bouées du port dans la vasière. On ne peut pas tout prendre en photo, il faut en garder pour l’écriture. Ce samedi, mon tour à vélo a légèrement moins de saveur, il y un peu plus de monde à se promener, l’évasion est plus commune. En semaine, j’apprécie pleinement de débuter mes journées à contretemps, m’octroyant d’emblée de prendre du retard, en volant à chaque jour ouvré une heure de travail. Arrivé au bout de la piste, à la limite de la réserve, les tirs des chasseurs m’ont fait rebrousser chemin. Je m’en fous un peu de la chasse. Les chasseurs me dérangent moins que les propriétaires de SUV (les deux tares ne s’excluant pas). Mais leurs pétarades inquiètent, on se sent chassé, dans tous les sens du terme. La matinée est rythmée par l’envoi de photos par Junior, en randonnée dans les Tatras. Il fait chaud encore, un inquiétant temps de trombes. J’ai délaissé Marelle pour l’après-midi, et j’ai lu Terres d’automne, livre d’entretiens entre Franck Bouysse et Fabrice Lardreau. J’ai fait don à la bibliothèque de deux livres que l’on m’avait offerts et que je ne comptais pas lire. J’ai cuisiné des figues et poires au four à la burrata et au miel et bof.

8 octobre
Je me suis levé en pensant déjà à mon tour à vélo. Les pâtés de sable ont été grignotés par la mer, mais pas tous, la plage a un sourire tout édenté. Le soleil levant est de plus en plus bas, et de plus en plus aveuglant. Les chasseurs ce matin, un peu moins présents. J’ai attendu ma chérie depuis la jetée et nous sommes allés prendre un café, et un croissant. À la demande de Benjamin, nous avons fait une projection matinale de The Truman show. J’ai attendu des scènes que j’étais certain d’avoir vues, et qui n’existent pas dans le film. Cela m’a fait penser au livre d’Emmanuel, Les Retardataires ne sont pas admis en salle, sauf qu’au lieu de noter les « choses dont on ne souvenait plus avant de revoir un film », il s’agirait des « choses dont on pense se souvenir et qui se révèlent être de faux souvenirs ». Cela me fait penser au premier roman de Tanguy Viel, qui s’intitule peut-être Cinéma (ou Le Limier ?), et qui est le récit, maintes fois repris et répété – avec à chaque fois des variantes dont on finit par ne plus savoir si elles sont ou non fidèles – du souvenir du film Le Limier, d’un réalisateur dont je ne me rappellerai pas le nom. Dans l’après-midi, je lis Tout le monde n’a pas la chance d’aimer la carpe farcie, d’Élise Goldberg, une autre variation, savoureuse, drôle et touchante, sur l’art d’accommoder les souvenirs. Ça me donne faim, sans doute, et je craque sur le goûter. Je n’ai pas encore fini Marelle que j’apprends que l’on a trouvé sept nouvelles inédites de Julio Cortázar. D’ailleurs, je n’ai jamais croisé autant que cette semaine l’expression « boom latino-americain », que j’ignorais jusqu’à présent. Il y a des petits moucherons agressifs dans la maison. Miroir publie un de mes textes. J’ai trouvé comment planifier un article sur WordPress. Je suis allé vérifier : le titre du bouquin de Tanguy Viel est bien Cinéma, mais c’est son deuxième roman, non son premier.