16 octobre
Que se passe-t-il quand il ne se passe rien ? Que dire quand il n’y a rien à dire ? (Il faut encore débarrasser la poubelle de minuscules vers blancs.) J’enfile un pull pour la première fois cet automne, et j’enchaîne l’écriture de brèves toute la matinée, sans pratiquement m’arrêter. La flemme des jours derniers ne m’a pas mis en retard, mais je ne peux plus reculer davantage. Surtout que j’attends dans la journée mon pensum délibératif mensuel, qui deviendra immédiatement prioritaire. (Les ravaleurs de façade font tourner leur compresseur toute la matinée.) Enivré probablement par la langueur d’une sieste digestive, j’envoie mes textes à un nouvel éditeur. Je boucle en une journée ce que je pensais boucler en deux. Je ponctue l’après-midi par une visio, pour une newsletter à remettre sous quinzaine. Tombe dans ma boite mail mon pensum délibératif mensuel. 1071 pages, dont il va falloir extraire, sous 48 heures, dix-huit substantifiques brèves. (Les courses posées sur le tapis roulant, je m’aperçois que je n’ai pas mon portefeuille.) La caissière est arrangeante, elle scanne mes articles et met ma note en attente. Sur le chemin du retour, je crains d’avoir également oublié mon téléphone, avant de me souvenir que je l’ai prêté à Benjamin. (J’essaie un truc avec du tofu fumé, de la sauce soja, de la coriandre et du piment et je ne suis pas convaincu.)
17 octobre
Je reprends le chemin de la baie. Le chien Psycho (« psaïko ») hésite entre courir à mes côtés et ramener la baballe à sa maîtresse. Aujourd’hui, le ciel est rose, entrelardé de nuages gris, et les oiseaux sont en nombre. Je ne m’attarde pas. Gallimard propose sur son site de « feuilleter le livre » d’un poète que je ne connais pas. (On ne peut feuilleter que le péritexte : la couverture, le faux-titre, le titre, la dédicace, un premier sous-titre, et la quatrième de couverture.) Junior m’appelle de Slovaquie, vaguement déprimé par l’actualité maussade. J’exécute mon pensum délibératif mensuel en 5h30 chrono, mais je termine avec la tête un peu farcie. J’entame, enfin, la lecture des Saisons, de Maurice Pons, qui faisait jusqu’alors office de strate-témoin dans ma pile de livres à lire. Le récit est vite prenant mais je perçois qu’il me faut immédiatement arrêter ma lecture pour écouter ma chérie, qui rentre du travail, et commence à vider un sac bien lourd. Trois quarts d’heure de déballage lui permettent de s’alléger des multiples contrariétés de la journée. J’ai tout juste le temps de filer faire quelques courses avant que la supérette ferme, et je trouve de la Teurgoule à la vanille, et à la cannelle.
18 octobre
Je fais un premier tour pour déposer ma chérie au travail, un second pour Benjamin au collège. (Il pleut à verse, ce n’est pas un temps à faire du vélo, malgré mon attrait pour ces météos tourmentées.) On entre enfin dans l’automne. (Les vélos prennent l’eau, je n’ai toujours pas trouvé comment les abriter dans la courette sans que ça en complique l’usage.) Il y a comme ça tout un tas de minuscules arrangements domestiques que je repousse, des bibliothèques qu’il faudrait assembler, des étagères qu’il faudrait fixer, des pans de cloisons qu’il faudrait repeindre, des coins de tapisserie qu’il faudrait recoller. À quoi bon ? puisque tout tient comme ça. Il faudrait faire une liste des choses à faire, puis une liste des livres constituant ma pile de livres à lire, puis la liste de tout ce que je trouve à faire pour ne pas travailler ce matin, puis une liste des listes à faire. Voilà un beau programme, qui devrait primer sur tout. En attendant, les vélos rouillent et je recule pour quelques minutes encore le moment de m’y mettre. On ne devrait pas travailler les jours de tempête, juste lire et écrire. Je termine dans l’après-midi une première version du rapport qui m’occupe depuis trois semaines. Je regarde les kite-surfeurs faire des bonds dans les vagues, j’en vois même un qui perd sa planche en vol. (J’erre dans les rayons de l’hypermarché, et finit par acheter les mêmes produits que dans ma supérette.) Je finis Les Saisons, de Maurice Pons.
19 octobre
La mer est haute et les vagues qui se jettent contre les rochers éclaboussent le chemin, mais j’échappe à l’arrosage. J’assiste au deuxième lever du soleil, quand il passe au-dessus de la couche de nuages sur l’horizon. La baie s’illumine quelques minutes, l’écume forme des rouleaux orangés, je vois naître, grandir et mourir mon ombre et le soleil passe derrière un autre nuage.

(Je prépare l’atelier de cet après-midi sans grande motivation, un poil désabusé, je suis presque certain que les ateliers vont être arrêtés, faute d’inscriptions suffisantes.) Je retrouve Louis, qui compte sur moi pour une animation fin novembre. Comme prévu, peu d’étudiants dans la salle où se déroule l’atelier, en revanche, et c’est une bonne surprise, que des têtes nouvelles. Et les anciens arrivent dans la foulée. J’ai en outre, dans ma besace, deux mails d’excuses d’étudiantes qui souhaitent continuer les ateliers, mais ne peuvent pas venir aujourd’hui. Contre toute attente, le compte y est, in extremis. J’arrive à me connecter au réseau de l’Université, mais pas à l’imprimante centralisée. (Il tombe des seaux d’eau durant la séance, et je me souviens avoir laissé une fenêtre de la maison ouverte.) Avec ma préparation petit-bras de ce matin, je suis vite à court de propositions d’écriture, on termine en papotant. PieR me glisse quelques mots réconfortants, qui finissent de me remettre en selle. (Je reviens avec les livres de bibliothèque que je devais rendre.) (Ma mère m’appelle pour me dire que je ne l’appelle pas.) Épinards, champignons, lardons végétaux, un peu de crème. Un moustique me tourne autour mais je ne le vois pas.
20 octobre
Selon où l’on oriente le regard, les perspectives de balade à vélo s’envisagent différemment. Au nord, c’est un gris très foncé, menaçant, la promesse de trombes d’eau. À l’est, des nuages blancs qui s’effilochent et laissent paraître le ciel bleu, plus encourageants. Au sud, rien de très franc, ciel gris, nuages gris mollement tourmentés, temps maussade indécis. À l’ouest, face à la mer, un gris souris peu engageant. Les prévisions de pluie dans l’heure de l’appli de Météo France vont de pluie modérée à pluie forte. Je renonce. Pendant l’heure suivante, pas une goutte ne tombe, je suis un peu déçu, j’aurais eu une fenêtre. Je règle un peu de paperasse, me branche sur une réunion en visio. (Pendant une minute ou deux, nous sommes deux participants et nous n’avons pas grand chose à nous dire.) En quittant la réunion, je décide que je suis en week-end. (Au loin, j’entends le speaker du rallye de ce week-end.) (La ville trouve pertinent, au nom de l’animation municipale, de promouvoir le sport automobile. La devise de la ville pourrait être le très démagogue « j’adore la bagnole. ») J’observe avec gourmandise le gonflement de la tempête Aline, qui va, je l’espère, gâcher un peu la fête. Je partage un sachet d’oursons à la guimauve avec Benjamin, j’ai moins de scrupules. Une étudiante m’écrit pour me dire qu’elle amène des amis aux prochains ateliers. On va finir par être trop nombreux. On dîne d’un peu n’importe quoi.
21 octobre
(Un étudiant m’écrit et me donne du Monsieur, j’ai mille ans.) Moment d’attente en pleine conscience sur le petit quai de gare, où le train est annoncé avec du retard. Dans le train, depuis toujours, la voix des annonces a un seveu sur la langue et prononce « d’sstination » au lieu de « destination ». Je ne me fais pas contrôler. (En descendant du train, je progresse par intermittence, en essayant de me protéger des grains les plus gros.) Je sors de la bibliothèque, j’ai une demi-heure pour passer à la librairie, puis retourner à la gare. C’est juste. J’emprunte un vélo public pour gagner du temps et m’approche au plus près de la librairie. (L’antivol refuse de s’ouvrir et je suis obligé de rapporter le vélo à une station.) (À la station, l’application refuse d’enregistrer ma restitution, je dois répéter l’opération de longues minutes.) Je ne suis pas certain d’avoir gagné du temps lorsque j’arrive enfin à la librairie. J’achète Cinq femmes, de Marcel Cohen. Sur le chemin de la gare, je passe devant une vitrine qui promet « un service neutre et responsable « . Je me répète ce mot, « neutre » (et sa parentèle, « neutralité », « neutraliser »), jusqu’à ce qu’il ne sonne plus que comme une coquille vide de sens. Avec une ribambelle d’autres mots (sobre, durable, résilient, innovant, participatif…), il compose ma quincaillerie lexicale professionnelle ordinaire. J’emploie peu « ribambelle », par exemple. Et je pense que ça fait longtemps que je n’ai pas écrit « farandole » non plus. « Une ribambelle d’objectifs stratégiques et sa farandole de dispositifs incitatifs ». Je me fais contrôler. Mes ronflements me tirent de ma sieste. (La liste des nouveautés littéraires du catalogue de la petite bibliothèque me désole : romance, polar, drame familial… misère.) Cadette est de retour pour quelques jours. On discute trop tard pour se mettre à cuisiner, je vais chercher des pizzas. Sur proposition de Cadette, nous regardons Eternal sunshine of the spotless mind, de Michel Gondry, déjà vu mais revu sans déplaisir.
22 octobre
Nous allons nous promener à vélo jusqu’à la réserve naturelle avec ma chérie. Sur le retour, deux femmes me font signe de m’arrêter et me demandent comment je m’appelle. Comme je leur dis mon prénom, elles complètent immédiatement avec mon nom. Je n’ai aucune idée d’où elles peuvent me connaître. Elles me connaissent de l’examen de mon portefeuille, tombé de ma poche sur le chemin, et qu’elles me remettent après cette vérification d’identité. J’ai eu de la chance. Nous nous partageons la dernière chocolatine du bar-épicerie avec ma chérie. Nous revenons par la route haute, sur la falaise et je redescends sans freiner. (On se débarrasse de vieux fromages et de légumes pourris qui puent dans le frigo.) On déjeune à même le plan de travail, d’huîtres et de restes, ça me va très bien. Je lis Cinq femmes, de Marcel Cohen, dans l’après-midi. (Junior vient de casser ses lunettes en Slovaquie.) Je regarde en direct des aurores boréales en Islande.
