23 octobre
(Les ravaleurs de façade des voisins attaquent le mur au marteau-burin alors que le soleil n’est même pas encore complètement levé.) Je m’installe dans un bar pour travailler, en attendant ma chérie. (La radio est calée sur un horrible talk-show matinal et je n’ai rien, ni écouteurs ni bouchons d’oreilles, pour me couper de cette logorrhée.) J’envoie un mail, nettoie un peu ma boîte et quitte le bar. Sur un panneau d’informations du plan d’eau voisin, je lis le nom des espèces de poissons pêchables (sic) toute l’année. Par exemple : le rotengle, la brême bordelière, le carassin, la perche-soleil. Ma machine artificiellement intelligente corrige automatiquement « brême bordelière » en « brume bordélique ».

Junior porte désormais sur le nez une monture slovaque. Je guette le basculement d’un dixième de mille sur le compteur de la voiture, pendant que je double laborieusement un gros camion sous la pluie. À la librairie, une cliente, en pleine représentation d’elle-même, au libraire qui en a vu d’autres : « Je cherche un livre, je sais que c’est un livre de poche, je sais que c’est sur Frida Kahlo, je sais qu’il coûte 8 euros. Vous voyez, je sais tout ! » Sans se départir de son flegme, le libraire lui trouve le livre. J’achète La jeune artiste, de Valérie Mréjen, et des manuels pour Cadette. La ville ne nous manque pas, à ma chérie et moi, nous sommes presque pressés d’en partir. Je ferme mon ciré jusqu’au nez, tire ma capuche devant les yeux, et m’engage sous la pluie pour chasser des poireaux et des carottes sauvages. Nous regardons Les Vestiges du jour, de James Ivory.
24 octobre
J’accompagne Benjamin à son rendez-vous chez l’orthodontiste. (Je ne profite pas de l’attente pour utiliser les toilettes et je le regrette en sortant.) Nous prenons un petit-déjeuner sur le port. (Le minuteur des toilettes me laisse dans le noir et m’oblige à des gesticulations.) Nous voyons passer un drôle de gentilhomme – un guide en costume – avec bottes hautes, cape et large chapeau à plume. Les policiers municipaux règlent la circulation, à contre-sens ce matin. Une femme passe avec un drôle de chapeau-pot-de-fleur qui lui descend jusqu’au nez. (J’introduis mon ticket de parking, patiente, ma carte bancaire, patiente, récupère mon reçu, attends l’ouverture de la barrière, vitre baissée, tandis que la pluie battante s’engouffre dans la voiture.) Sieste, flemme, travail (une tâche à la fois). Je prends le nécessaire pour quatre bols de cacao amer fumants et nous goûtons sur le comptoir. (J’ébrèche un bol aux motifs géométriques en le posant en mauvais équilibre sur l’égouttoir trop encombré de l’évier.) Nous regardons Breakfast at Tiffany’s, de Blake Edwards. Une tempête a gonflé pendant le film. Pour le moins, un fort coup de vent. Mon cœur palpite, je tarde à m’endormir.
25 octobre
(Les mails me pleuvent dessus toute la matinée : réponse à des demandes d’interview, calage de rendez-vous, proposition de passage dans un atelier, relance d’un projet, commande de portraits, d’édito, de brèves supplémentaires pour un rapport…) C’est un des aspects de mon travail que j’aime le moins, cette impression de faire du jonglage à sept ou huit boules, sans devoir en faire tomber aucune, sans possibilité d’arrêter le mouvement. Chaque boule, chaque tâche requiert la même attention – chacune s’imagine être unique – mais je n’ai la main sur elle qu’un instant furtif, il faut déjà passer à la suivante, quand ce n’est pas une nouvelle boule, une nouvelle tâche qui s’introduit dans le cercle. (Je n’ai pas eu le temps de travailler sur ce que j’avais prévu pour ce matin.) Je ne parle même pas d’aller faire un tour de vélo. Heureusement, il pleut. Je trouve quand même un peu de temps entre midi et deux pour avoir la flemme de m’y remettre. (Tout continue sur le même rythme l’après-midi.) Le devoir de maths de Benjamin, et le théorème de Pythagore, offrent une diversion bienvenue. Première odeur de feu de bois de l’automne dans la rue. J’évite le bouchon sur la rocade, et vais me perdre dans la pampa, à cause du GPS qui me fait emprunter un chemin réservé aux véhicules agricoles, s’emmêle dans les satellites et me donne des indications qui ne correspondent à rien sur la route. J’entre dans une salle polyvalente pour une réunion publique et j’ai immédiatement l’impression d’être plongé dans un film de Kaurismäki : néons blafards, parquet usé, gens qui installent des chaises face à un mur sans dire un mot, vieux en anorak qui attendent (moi aussi j’attends). Comme je me suis installé au dernier rang, je suis le premier à bénéficier de l’info que je suis venu chercher, et qui est dispensée sur les tables installées à l’arrière de la salle. Nous regardons Voyages en Italie, de Sophie Letourneur et on s’emmerde vite. J’ai l’impression de m’infliger des vacances avec des amis chouineurs et chiants. Les critiques que je lis après me parlent d’un film sur le banal et l’ordinaire, qui aurait dû me plaire, mais où j’ai vu plus de poses que de poésie. Une limace traverse le salon, prestement foutue dehors.
26 octobre
(La radio de chantier des ravaleurs de façade martèle un tatapoum sourd et répétitif.) Je ressors ma vieille imprimante laser, dans l’espoir que sa mise en quarantaine ait résolu par enchantement son problème d’impression. Je reprends toutes les procédures de l’aide en ligne, j’appuie simultanément sur deux touches censées faire apparaître un message magique mais rien ne se passe, les feuilles sortent toujours aussi sales, malgré un tambour neuf. Retour en quarantaine. Comme en écho à un article lu au petit matin sur l’intensification des rythmes de travail, je reçois en fin de matinée un mail qui crie l’épuisement et la lassitude de son expéditrice. L’atelier se passe bien. Raconter qu’Édouard Levé s’est suicidé après avoir remis un manuscrit intitulé Suicide à son éditeur produit toujours son petit effet. Je rédige pour une étudiante présente à l’atelier la lettre de motivation qu’elle est censée envoyer pour participer à l’atelier. (Je décroche l’expo des Secrets, il n’y a personne, ce n’est pas la fin attendue.) (Je reçois un mail d’EDF : » À 9 mois des Jeux Olympiques et Paralympiques de Paris 2024 nous vous avons concocté un programme d’économies d’énergie digne d’un champion. ») Je n’en peux plus des J.O. Je n’en peux plus de la communication débile autour des J.O., de la fanfaronnade cocardière autour des J.O., de l’enthousiasme obligatoire pour les J.O., et des couleuvres qu’ils nous faut consentir à avaler au nom des J.O. Quand j’entends parler des J.O., je ne pense plus qu’à W et le souvenir d’enfance, et au dévoiement idéologique de l’idée de sport.
27 octobre
(Les fortes pluies du matin ont trouvé le chemin pour entrer dans la maison.) Je sors la serpillière et la bassine. Je porte le vélo de Benjamin chez le réparateur du marché, qui n’est pas présent sur le marché. La réparation attendra. Avec l’interview téléphonique du début d’après-midi, j’ai l’impression d’avoir fait tout ce qu’il est raisonnable de faire un jour de pluie et de tempête. J’envoie un ou deux derniers mails et je me décrète en week-end. Je file voir la mer, qui est grosse, et dont l’écume vient régulièrement lécher les ganivelles, pourtant hautes sur la plage. J’aime bien connaître ce mot, » ganivelle « , même si, quand il arrive que je le cherche, c’est cet autre, » barbacane « , qui me vient à l’esprit. La housse de protection d’une voiture garée face à la mer offre ce spectacle assez amusant d’être ballottée par le souffle incessant du vent. Je ne suis pas certain qu’elle passe l’après-midi.

Je prépare deux cacaos chauds, pour Benjamin et moi. Le nom de Thierry apparaît sur mon smartphone et je me demande pourquoi il m’appelle un samedi après-midi. Je réalise avant de répondre que pour les gens qui travaillent, c’est encore vendredi. (Thierry m’appelle pour un portrait que je tarde à écrire, et que je n’ai pas envie d’écrire.) (Je ressors, parce que la mer a encore monté, et je passe sous une grosse averse, qui me laisse dégoulinant.) Je n’ai même pas le temps de rentrer, je m’abrite derrière le décroché d’un garage, sous une petite cloche qui me chatouille la capuche. (L’infiltration dans la maison reprend de plus belle, sous un grain épique.) J’ai un poids au niveau du diaphragme, j’ai mangé trop copieusement. Je lis La jeune artiste, de Valérie Mréjen.
28 octobre
Je tournevire dans mon lit, il est 2h, puis il est 5h, j’entends la pluie qui tombe à plein seau, et la mer qui gronde au bout de la rue, et le tonnerre au loin pour un surcroît d’ambiance. Je lis que la tempête s’appelle Céline. On en est à la lettre C dans l’ordre alphabétique des tempêtes, ça s’enchaîne vite, je me souviens encore d’Aline. J’actualise la webcam du front de mer pour apprécier l’avancée des vagues sur la plage. Ça semble contenu mais la mer est très haute. Ma chérie non plus ne dort pas, je l’entends qui brasse de la vaisselle en bas. Conséquence de cette nuit hachée, je me lève le premier et il est 10h passées, c’est une première depuis des mois, sans doute. Les plages et les promenades littorales sont interdites. Un chercheur de trésor arpente quand même le sable avec sa poêle à frire. (Je relis la semaine de journal planifiée pour être postée demain soir et, au lieu de « mettre à jour », j’appuie sur « publier » et j’envoie mon journal avec un jour d’avance.) Les boutons sont trop petits, ou mes doigts trop gros. Nous retournons voir la mer au pic de la marée. Il ne reste que quelques mètres de plage. (Le marchand de gaufres a tout vendu quand nous arrivons.) Je m’extraie bien vite d’un vide-maison avant d’être agacé par le bagout de la vendeuse et file acheter une tarte au sucre pour le goûter. (Je lis L’enfant dans le taxi dans la soirée et ça ne me réconcilie toujours pas avec Sylvain Prudhomme.) En écrivant cela, le correcteur automatique me propose L’enfant dans le tajine, et c’est peut-être ce que je retiendrai du roman.
29 octobre
Je cherche les horloges, mécaniques ou numériques, dont il faut changer l’heure : ma montre, la pendule entre la cuisine et le salon, la chaîne hi-fi, le four. Je tâtonne pour retrouver la procédure spécifique de chaque appareil numérique. (La voisine veut nous inviter pour l’apéritif dans la semaine.) Nous enjambons les barrières anti-submersion pour nous promener où c’est interdit. La mer a charrié beaucoup de débris sur le chemin, a creusé un peu le sable mais fait peu de dégâts. Nous croisons Franck, que nous n’avons pas vu depuis des années, et qui est là quelques jours pour visiter sa mère. Nous déjeunons d’huîtres. (J’arrache une cloque de peinture là où la pluie s’est infiltrée.) Je discute stratégie éditoriale avec Madame Patate. Franck passe avec Dario. Ils ont apporté des tuiles aux amandes et ma chérie a fait des cookies. Ma chérie ouvre la boite où sont rangées nos vieilles photos. Autant j’aime me souvenir, et creuser profondément dans mes souvenirs, autant je ne suis pas amateur de ces confrontations trop directes au passé. Changer d’heure est pour aujourd’hui un saut suffisant dans le temps.
