30 octobre
Il commence à faire frais, le matin, dans la maison. J’ai les yeux qui picotent, plus longtemps que d’habitude. Je prépare mes rencontres de l’après-midi et je ne comprends pas grand chose aux travaux d’un des résidents. Je reçois mes exemplaires de Dissonances. Je reste dubitatif quant à la ligne graphique de ce magazine. Nous retrouvons Sarah au restaurant. (Le col du robinet des toilettes est juste assez long pour ne pas couler dans la vasque, le sèche-mains juste assez faible pour ne pas sécher les mains.) Je croise Bruno qui s’enquiert fort sympathiquement de nos nouvelles mais transforme ma confortable avance en timing serré. Je passe par les parcs, mais regarde ma montre toutes les deux minutes. Je rencontre Jérôme, qui m’offre un café. Jérôme étale sur sa table de travail le graphique extrêmement détaillé de la trame de son roman. J’ai l’impression d’être devant le tableau du Cahier des charges de La Vie mode d’emploi. Je suis impressionné par le contrôle qu’il semble avoir sur son projet, tout semble très pensé, réfléchi. Je rencontre Verena dans la foulée, et je me reconnais davantage dans sa façon de faire : des formes d’écriture brèves, basées sur une observation contemplative, poétique, du quotidien, un jeu entre l’écrit et la photo, des livres auto-édités, une méfiance face aux longues narrations. Je repars avec un de ses petits livres auto-édités. Je suis content de ces deux rencontres. Je passe par le port, la haute mer lèche le bord des quais. La jeune libraire m’informe du deuil qui touche sa patronne, j’ai l’impression de faire partie de la famille. Je lui signale sur leur présentoir un exemplaire de La jeune artiste, de Valérie Mréjen, chez P.O.L., mais sans les célèbres lignes gaufrées sur la couverture. Les autres exemplaires se présentent classiquement, avec le gaufrage. La jeune libraire est aussi étonnée que moi. Je suis presque tenté d’acheter ce collector, mais je reste raisonnable, d’autant que j’ai déjà le livre. Je me rabats, sans conviction, sur Que ferais-je à ma place ?, de Charly Delwart. J’arrive à la petite gare secondaire pour prendre mon train retour. Il fait sombre, je pisse à l’écart dans un buisson. Une annonce : la station ne sera finalement pas desservie. (J’ai 7 à 8 minutes pour rejoindre la gare principale.) J’informe un autre voyageur naufragé du seul moyen d’y parvenir, mais il n’a pas l’appli pour emprunter de vélo public. Je ne sais pas comment l’aider davantage. J’enfourche un vélo, la pédale gauche tombe à chaque tour de pédalier, ma monture est un vieux cheval de réforme, je restitue le vélo à la station sans m’assurer que la procédure est validée, scanne mon titre et saute dans le train sur le premier quai, juste avant que les portes ne se ferment. (J’essaie de me redonner un semblant de contenance mais je sue à grosses gouttes sur la plateforme.) J’achète un Lion à la supérette, et je prépare un riz cantonais.
31 octobre
Je me lance avec résolution dans l’écriture des portraits de Verena et de Jérôme. Celui de Verena est rédigé dans la matinée et je n’en suis pas trop mécontent, mais je ne retrouve pas le même souffle pour le second. Je sors faire un tour sur la plage, après un passage rapide à la bibliothèque, où la bibliothécaire arbore un sage maquillage d’Halloween. La laisse de mer est pleine de saloperies, bouteilles, plastiques, seringue. Les travaux de ravalement sont en pause (mais d’autres voisins, plus proches encore, profitent de leurs vacances pour buriner leur mur toute la journée, radio à fond.) Je ne suis pas certain qu’en dehors des mois d’été où ils sont interdits, nous ayons connu un mois sans travaux dans notre rue, pourtant pas très grande. Je croise un homme âgé, à la supérette, élégamment habillé, costume, nœud-papillon, le visage très légèrement blanchi au fond de teint, et je ne parviens à déterminer, tandis que je l’observe dans la file, si c’est son allure habituelle, ou s’il s’est déguisé pour Halloween. Pas de citrouille chez nous cette année, ce qui n’empêche pas quelques téméraires de sonner, et de repartir avec des bonbecs. Je fais des pizzas, on regarde deux épisodes d’une série sur Arte, bof.
1er novembre
Je cale la porte de la cour avec une lourde vasque, mets à terre tout ce que la tempête qui s’annonce pourrait chambouler et j’essaie de bâcher les vélos. Je découvre de petits ateliers perchés dans un vaste entrepôt de menuiserie navale et passe une heure sympathique avec des gars qui fabriquent des vélos en sandwichs bois/carbone. J’aime bien découvrir des lieux cachés. Je fais un petit essai d’un de ces prototypes sur le plateau nautique. J’ai le cul perché sur une selle trop haute, mes Docs ne sont pas faites pour les petites cales des pédales mais je suis content de mon tour de manège. C’est le deuxième vélo qui ne m’appartient pas que j’enfourche cette semaine, après le vélo public claudiquant d’avant-hier, et l’expérience est beaucoup plus gratifiante. (Ce que je lis de Que ferais-je à ma place ? ne m’emballe pas pour l’instant.) Il est rare que je ne termine pas un livre que j’ai commencé, dussé-je prendre parfois quelques libertés dans ma lecture. Il faut vraiment qu’il me tombe des mains. Je n’en suis pas là avec celui-ci, mais je redoute quand même un long tunnel d’ennui. Je passe l’aspirateur dans le salon et déroule le tapis. Émilie nous invite à fêter l’anniversaire de João. Je plie le linge, qui a eu le temps de sécher avant que le ciel ne s’assombrisse. (Je finis par enlever la bâche sur les vélos, qui gonfle et claque à chaque rafale de vent.)
2 novembre
Je rédige le portrait de Jérôme, malgré le bruit des voisins qui continuent leurs travaux au burin électrique. J’arrive à un texte qui me satisfait. (Devant la médiathèque, je découvre que la seule demi-journée de fermeture est le jeudi matin.) Au lieu de travailler sur mes articles, je passe l’après-midi sur un texte pour Dissonances, et je n’en ai aucun scrupule. À la médiathèque, la bibliothécaire arbore exactement le même maquillage d’Halloween qu’avant-hier. Je me demande si elle s’est remaquillée, ou si elle ne s’est pas démaquillée. Le réseau pluvial commence à saturer, et les feuilles mortes qui bouchent les regards ne facilitent pas l’écoulement de l’eau. Je fais quelques écarts pour m’éloigner des voitures que les flaques en bordure de chaussée ne font pas ralentir. On s’y met à deux pour acheter une ampoule. Il ne suffit plus de connaître le culot désormais, il faut aussi faire attention à la chaleur, l’intensité, le diamètre et l’opacité du bulbe et j’en oublie sans doute. C’est plus simple d’acheter une planche, mais le service de découpe est fermé. On a l’impression que la série de tempêtes ne se terminera jamais. (Les draps sentent le placard.)
3 novembre
Il fait toujours mauvais temps, avec une alternance de rafales et de grains importants. (Selon la force de l’averse et l’orientation du vent, il goutte parfois dans le coin d’un passage de la maison.) (On a mis deux bassines.) Quand cette série de tempêtes sera passée, il faudra colmater un joint dans un angle du toit. Je retravaille un peu mon texte pour Dissonances. Je scie une planche pour Cadette avant qu’elle ne reparte, pour qu’elle s’en fasse une sorte de bureau portatif. Scier à la scie égoïne me fait immanquablement penser à mon père, dont j’aimais observer les gestes de menuisier dans le garage familial. Je suis seul pour la journée, avec du travail. (Les voisins continuent leur martelage incessant, du matin au soir, même quand il pleut.) Je me demande qui sonne, un vendredi à midi, et pendant quelques secondes, le temps d’aller jusqu’à la porte, j’ai le temps d’envisager soit le démarchage d’un artisan – un couvreur par exemple, en ce moment ça pourrait marcher – soit, pire, la mise à exécution des menaces d’invitation à l’apéritif de la voisine. Finalement, c’est un livreur de colis, l’interaction dure trois secondes. Soit une de plus qu’avec un second livreur, une heure et demie plus tard. Je finis Que ferais-je à ma place ?, de Charly Delwart. Il s’agit d’exercices de pensée, anecdotiques, assez inégaux, et sans grand intérêt littéraire. J’y relève un « prémices », qui me paraissait fautif, avant de tomber quelques heures plus tard sur « prémisses » dans Les Insolents, de Ann Scott, et de découvrir les subtilités d’emploi des deux homonymes. Emmanuel m’envoie un lien vers un Blow-up mixant Un Homme qui dort et Taxi-driver.
4 novembre
Il est 4h, nouveau passage tempétueux, j’ai l’impression d’entendre goutter dans la chambre. Je ne vois pas comment ce serait possible. C’est la pluie qui s’insinue derrière les volets et tombe sur le châssis de la fenêtre. On bascule ce soir en vigilance orange, précisément au moment où nous devons nous rendre en voiture chez des amis, en laissant Benjamin seul à la maison. Nous sommes partagés, nous ne serons distants que d’une quinzaine de kilomètres mais ça promet de souffler. En attendant la tempête, le soleil réchauffe derrière la baie vitrée, et je finis Les Insolents, de Ann Scott. Sur la route, dans l’après-midi, il y a pour l’instant plus à craindre de l’eau qui déborde des fossés que des bourrasques. Le vent, dans l’emmêlement des tubes de la grande roue du port, vibre de façon lugubre. J’achète le premier volume de l’Atlas des Régions Naturelles pour João, et une bouteille de Chinon. Je garde un œil sur les infos météo. Sur les écrans, et vu de la maison, ça semble faisable. Nous prenons la route et faisons demi-tour 5 minutes plus tard : Benjamin est plongé dans le noir et la route est impraticable, des branchages couvrent la route, des rafales déportent la voiture et des abats d’eau nous empêchent de voir devant nous. L’anniversaire-surprise prend l’eau, mais ça me rassure d’être sous un toit, et avec Benjamin. Je prends des nouvelles de ma sœur et de Cadette, prises dans le même tambour. La tempête gagne en intensité.
5 novembre
La terrasse est mouchetée de sable. Ça cogne toujours, bourrasques, averses, et goutte-à-goutte dans le passage. Cette météo tourmentée offre de petits instants poétique : je roule dans une zone commerciale avec un superbe arc-en-ciel devant moi et, l’instant d’après, je me retrouve bloqué par des tourbillons de pluie, sur un parking et sous une ombrière photovoltaïque. La maison à l’angle de ma rue a entièrement perdu sa toiture. On discute de la soirée de la veille avec le patron de la crêperie voisine. C’est toujours étonnant comment à chaque événement extraordinaire (un confinement, un séisme, une grosse tempête), on se met à parler spontanément à des gens à qui on ne parle jamais, pour demander si tout va bien, s’il y a à déplorer des dégâts. On écoute les récits d’infortune de chacun, et on témoigne évidemment de sa propre expérience. Fort heureusement, ces assauts de civilité ne durent jamais bien longtemps, sinon on ne pourrait pas faire trois pas dans la rue sans s’arrêter. Le sable de la plage est venu s’entasser contre le muret de la promenade, et s’est déversé dans les rues adjacentes. Des pouce-pieds ont été rejetés sur la plage, c’est la première fois que nous en voyons ici. Je me souviens que quand nous vivions à Lisbonne, nous aimions voir fleurir aux portes des bars les panneaux de carton écrits à la main indiquant des arrivages récents de pouce-pieds (« ha perceves ») ou de petits escargots de bord de chemin (« ha caracóis »). Ma chérie et moi ramassons des coupelles de collecte pour les naissains d’huîtres, qui se sont échouées en masse sur la plage et nous allons les jeter dans le bac à marée. Le marchand de fruits et légumes bio m’offre sa dernière clémentine. Deux moineaux ont déjà élu domicile dans un trou de corniche tombée dans la nuit. Je passe la terrasse et la baie vitrée au jet d’eau, pour enlever le sable. J’ai fredonné Magic Spell, de This is the kit, toute la matinée.
Cette fois, la note programmée part le bon jour, à la bonne heure. Le site des éditions Inculte a été mis à jour.

