Bonheur portatif

par Philippe Guerry


Novembre, semaine 45 – Ondée, crachin, trombe

6 novembre
J’envoie un mail pour dire que je m’attèle toutes affaires cessantes à la rédaction d’articles pour lesquels je suis un peu à la bourre, et je reçois immédiatement une réponse automatique m’informant que mon interlocuteur est en formation aujourd’hui et demain. Ne jamais me dire ça. J’ai l’impression que l’on m’offre un surcroît de vacances, comme Benjamin probablement, que je suis allé réveiller une heure trop tôt ce matin et qui a pu connaître ce grand bonheur de se rendormir pour quelques minutes. Comme beaucoup de familles d’ours, nous devrions normalement commencer notre hibernation. À l’aller, un tout petit segment d’arc-en-ciel, perdu dans les nuages. Je croise Thierry, Jérôme, Violette, Véronique, Julien. Je m’installe pour la première fois de ma vie dans une camera obscura, salle plongée dans le noir, où perce un fin rayon de soleil et, sur le mur qui lui fait face, l’image inversée du parc voisin, où l’on distingue la ligne des arbres et les nuages. Je rencontre Sephora. Au retour, encore un arc-en-ciel. Je réalise en cours de route qu’il est une heure plus tôt que l’heure que je croyais qu’il était et j’en profite aussitôt pour aller me mettre dans un bouchon. (Le parking de la grande surface de bricolage est inaccessible et je fais demi-tour.) C’est une constante : je regrette toujours de m’engager dans une zone commerciale. Arc-en-ciel sur la dernière portion de route. (Je récupère Benjamin sous une pluie battante, mais le mal est fait : il est trempé.) Je gagne virtuellement mon poids en oursons à la guimauve en jouant les entremetteurs entre deux connaissances d’internet que je n’ai jamais rencontrées. Je cherche le chemin pour trouver où sont publiés les portraits des artistes en résidence que je rédige. (C’est absolument introuvable.) Je retravaille le texte pour Dissonances. (La pluie est forte et il pleut par intermittence dans la maison.)

7 novembre
Après ces quelques jours tempétueux, je me fais une joie d’enfourcher mon vélo pour faire un état des lieux. Mais si le vent est tombé, le cortège de pluie reste toujours aussi imprévisible. Aux premières gouttes, j’en profite pour tester le poncho acheté hier. C’est une expérience intéressante, un peu comme tenter de replier une tente Quechua dans une housse de couette.( J’avance de quelques mètres, en prenant l’eau, avant de renoncer.) Sur le chemin retour, face à moi, du ciel bleu et des nuages blancs qui ricanent. Ça commence à cailler dans la maison. Je boucle en milieu d’après-midi tous les articles que j’ai laissé traîner depuis hier matin. J’envoie un premier coup de sonde pour une résidence d’écriture. Je lis qu’Ann Scott vient d’obtenir le prix Renaudot, et c’est très bien pour elle. Je lis qu’Antoine Wauters sera présent bientôt dans une des librairies que je fréquente, et c’est très bien pour moi. Première flambée de l’automne. Je peux rester longtemps à juste observer la façon dont les flammes grignotent les bûches et se frayent des passages dans les irrégularités du bois. (Mais les grosses buches de l’hiver dernier, denses et taillées comme des poutres, mettent des plombes à flamber et se consument laborieusement.) Je papote par tchat toute la soirée avec Mme Patate : un avertissement conduite aux éditions Inculte, une psychanalyse de mon addiction aux oursons à la guimauve, une complainte sur ma routine de travail, des conseils éditoriaux, le souvenir de l’âge d’or de tumblr, une plongée dans l’histoire d’internet, l’exhumation de Titiou Lecoq, quelques considérations littéraires, un coup de griffe à la presse culturelle, le déboulonnage de deux ou trois statues, et des recommandations musicales. (J’ai laissé le feu s’éteindre.)

8 novembre
(Les dernières pluies ont fait gonfler le bois de la grande porte et il est difficile de la fermer.) Les petites dunes ont été arasées, l’horizon, qu’elles cachaient, est maintenant visible, et le petit chemin qu’elles abritaient n’est plus cyclable, il faut descendre et marcher dans le sable. Je m’amuse à rouler dans les flaques pour nettoyer mes roues. Les marais ostréicoles n’ont pas l’air d’avoir souffert, tout est en place. Quelques bidons se sont échoués sur les rochers, entre autres débris. Les nuages gris face à moi ont repéré que j’étais au plus loin de ma promenade, (ils me fondent dessus et je n’ai pas mon poncho.) Deux nouvelles dates d’ateliers sur le calendrier. Je consulte les horaires de train, ils me permettent d’arriver pile à l’heure au vernissage de l’expo, et de revenir aussitôt après. (Arrivé à la gare, 10mn de retard sont annoncées.) Je ne suis pas certain que les trajets normaux, c’est-à-dire juste ponctuels, aient été la majorité depuis que je suis installé ici. Je patiente dans le petit hall de gare. Attendre est une philosophie, un état d’esprit proche du Tao, même si je n’ai jamais réussi à comprendre quoi que ce soit dans le Tao te king. L’annonce, à la gare, parle de la tempête Domaingo, au lieu de Dominngos. Que le correcteur transforme en Domino’s. Le contrôleur du train a laissé sa valise à roulettes juste devant la porte, sous le panneau signalant de ne pas laisser sa valise devant la porte. Au vernissage, je croise Véronique, Barbara, Catherine, Pascal, Anthony. Je regarde ce pour quoi je suis venu, les dimensions de l’espace qu’on nous alloue pour notre propre expo et la teneur des messages possibles, et je file. Je croise Bruno, pas vu depuis les confinements mais j’écourte les nouvelles pour ne pas rater le train retour, qui part à l’heure. Le jeune lycéen qui s’assoit à côté de moi informe sa copine qu’il a fait 13 000 pas lundi, et déjà plus de 4 000 aujourd’hui. Et mardi ? À nouveau deux nouvelles dates d’ateliers sur le calendrier. Je crains que ça ne s’accélère dans les jours à venir. Junior m’appelle de Bratislava et commence à envisager son retour. On me répond que je peux tenter ma chance pour la résidence d’Islande mais il reste peu de jours. J’arrive à intégrer un lecteur Bandcamp dans mes notes. Je cuisine des galettes aux champignons. J’envoie mon texte à Dissonances. Il pleut encore. Ça ploque de partout dans la maison, sans que l’on sache si c’est dedans, dehors, ou sur les vitres. Ça épuise.

9 novembre
Festival d’arcs-en-ciel ce matin dans la baie, avec pas moins de trois segments visibles au même instant, et un double départ, qui dessine un grand V.

La question qui se pose évidemment est : y a-t-il deux trésors au pied de cette fourche ? (Pour voir un arc-en-ciel, il faut avoir le soleil dans le dos et la pluie devant soi : je n’échappe pas à une ondée, puis à un crachin.) Je note, dans ma liste des listes à faire, la liste de termes désignant différents états de la pluie. Sans que je comprenne pourquoi, je suis énervé avant de partir à l’atelier. Sur la route, les champs sont gorgés d’eau, et font une mosaïque de miroirs à perte de vue. Je sors les guirlandes de secrets passablement emmêlées. Je propose à PieR un projet commun pour nos deux ateliers. Nous bouclons le premier projet. (J’ai perdu les messages des étudiants dans un dossier qui a disparu de ma messagerie.) Je reviens gentiment à la charge pour réclamer une imprimante pour les ateliers. Je consacre la fin de soirée à démêler les secrets. Un roulement de tonnerre nous salue pour la nuit.

10 novembre
SMS de Junior ce matin, avant même les réveils : son opérateur téléphonique vient de lui signifier qu’il avait atteint les limites de son forfait illimité. Il est bon pour le Nobel. Petite flemme ce matin à l’idée d’enfourcher mon vélo, il fait un peu froid, les nuages rodent. Le ciel jaunit, et tombe une première averse. Puis une deuxième, pas de regrets. J’arpente rapidement le marché pour voir si le réparateur de vélo est présent mais il n’est pas présent. Je me lance dans la rédaction d’un dossier de candidature pour une résidence. Je vais acheter un repas et il se met à tomber des trombes d’eau, pile à l’heure où Benjamin est censé sortir. Je suis coincé dans la supérette, à espérer qu’il est à l’abri, et à discuter oiseaux morts de fatigue ou désorientés, champs recouverts par l’eau, et remontées d’égouts avec les autres clients. On discute art abstrait avec Benjamin et on bricole à la hâte une réponse possible à la consigne de sa prof d’arts plastiques. Je poursuis la rédaction de mon dossier. Le but de l’exercice est de se montrer plus beau qu’on ne l’est, avec une réflexion poussée sur un projet en cours. J’y arrive assez bien. Je cherche un livre épuisé et introuvable, sauf dans une librairie de Tulle. J’active ma filière corrézienne. (Thierry m’appelle pour me demander si j’ai rédigé le dernier portrait, alors qu’il m’avait dit en début de semaine que ce n’était pas urgent.) Il faut également un CV pour le dossier et le dernier en date est indigeste, j’en dis beaucoup trop. Je fais table rase et repars sur une version minimaliste et moins formelle. J’y précise, en guise de hobby, que je sais bien faire la pizza. Après tout, je ne veux pas me faire embaucher comme résident perpétuel. Je prépare deux pizzas en écoutant le nouvel album de Beirut. Ma chérie me lit un truc étonnant sur la formation du mot « nuit » dans la plupart des langues européennes, à partir de la lettre « n » et du mot désignant le chiffre 8 dans chaque langue : n+uit en français, n+ight en anglais, n+oche en espagnol, n+oite en portugais, n+otte en italien, n+acht en allemand et en néerlandais, n+att en norvégien et en suédois. Ça aurait à voir avec l’infini mais là, je n’ai pas vraiment compris. J’ai été réveillé ce matin en entrevoyant les limites de l’illimité, je vais me coucher ce soir sans savoir si la nuit prendra fin.

11 novembre
La promenade est virtuelle ce matin et m’entraîne, par ricochets internautiques dans les galeries de Paris Photo. Je fais défiler les œuvres et, naïf que je suis, je suis surtout complètement ahuri du prix de certaines photos. Je fais traduire mon dossier de candidature par une IA. Les deux premières phrases pour le portrait de Sephora me viennent sous la douche et je les répète en boucle pour ne pas les oublier. Je termine le portrait de Sephora dans l’après-midi. Nous nous rendons en ville avec Benjamin. La municipalité parvient petit à petit à éliminer tout le trafic automobile, il y a toujours autant de monde, mais la ville semble anormalement calme. (Les horribles musiques de Noël ne sont pas encore au programme.) Aujourd’hui, jour férié, l’ouverture des magasins tient de la loterie. Ça passe pour l’achat d’un pull et pour les livres, ça ne passe pas pour les tubes de colle, ni pour la viennoiserie. Nous avons un peu d’avance avant l’heure du spectacle de rue que nous sommes venus voir. Nous prenons un chocolat chaud à côté de la place où il doit se tenir. Le chocolat chaud est absolument insipide. Nous nous rendons au point de rendez-vous du spectacle mais il pleut à grosses gouttes. (Le spectacle est annulé.) (On n’y voit rien sur la route du retour.) Ma chérie s’est mise au lit après sa baignade de l’après-midi. Elle a laissé sa clé dans la porte et nous ne pouvons pas rentrer. Nous forçons un peu la grande porte du portail mais la porte-fenêtre de la courette est également fermée. Ma chérie descend nous ouvrir et remonte se coucher. Même si ça lui coûte de l’admettre, elle est malade.

12 novembre
J’ai dormi dans le canapé pour laisser la malade suer en paix dans un grand lit. (Mes hanches ne me remercient pas.) Le chic, dans ma petite ville, c’est d’acheter les croissants et chocolatines chez un pâtissier, et les baguettes chez un autre. (Parmi les messages du matin, une fidèle lectrice de ces notes estime utile de raviver un vieux débat : elle se range aux côtés de Benjamin pour affirmer que les couvertures de Verdier sont jaunes, et non orange.) J’extraie et rassemble à la hâte dans ma bibliothèque une pile de livres jaunes, et une pile de livres orange et je m’apprête à en faire une photo, avant de juger tout cela un peu vain : les couvertures de Verdier sont orange, c’est tout. Afin de clore cette discussion avec sagesse, et plutôt que d’envoyer une photo qui sera toujours susceptible d’interprétations, je décide d’envoyer un mail aux éditions Verdier afin qu’elles confirment que j’ai raison. Et pour être précis, je vais chercher sur leur site le nom exact de leur fameuse collection de livres orange : elle s’appelle la Collection Jaune. C.Q.F.D, il n’y a rien d’autre à dire : chez Gallimard, la couverture de la collection Blanche est crème, chez Verdier, celle de la Jaune est orange. Junior m’envoie des photos de ses chaussettes après une longue randonnée dans la neige. Orange, comme chez Verdier. J’échange dans le même temps avec François et João pour trouver une date pour un repas. Nous n’avons pas mis le nez dehors. Nous sommes à peine sorti du canapé. Je lis Le Bel âge, de Raphaël Laiguillée et c’est pas terrible.